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Gilles de Catheu   
10-03-2018
Le décès de Dom Geraldo le 22 octobre, Journée Mondiale des Missions, fut perçu comme un clin d’œil du Bon Dieu.

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Dans la forêt de Fontainebleau, le père Sylvain avec le père Gérard.
La nouvelle de son hospitalisation en réanimation à Porto Velho, puis de son décès quatre jours plus tard, s’est répandue comme une traînée de poudre. Les habitants, toutes croyances confondues, ont pleuré longtemps celui qu’un journal baptisa « le père des pauvres » et une grande chaîne de prières a relié le Nouveau Monde à l’Ancien. Des représentants des 13 paroisses du diocèse se sont déplacés pour veiller le corps et être présents à la messe et à l’inhumation à la Cathédrale aux côtés de Dom Francisco Xavier Rey, premier évêque de Guajará-Mirim. De nombreux indiens du peuple Wari venus par le fleuve ont veillé toute la nuit leur ami ­Tokorom Pip (nom du grand-père de Pao Jam, le chef du village de Sagarana) sans le quitter des yeux un seul instant. Trouver les mots justes pour parler de celui qui pendant 35 ans fut mon père spirituel, un ami, un confident et un conseiller n’est pas une tâche facile. Son souvenir est d’autant plus brûlant qu’au diocèse tout nous rappelle sa présence, son sourire et sa gentillesse.

D’Alban à Guajará

Dom Geraldo est né à Alban dans le Tarn où son père était forgeron. Il entra au petit séminaire d’Ambialet chez les Franciscains du Tiers Ordre Régulier (TOR). À l’âge de 13 ans. Là, il y rencontra Dom Francisco Xavier Rey (Tiers Ordre Régulier) de passage en France qui éveilla sa vocation en parlant de sa vie missionnaire. Quelques années plus tard, une autre rencontre sera décisive, celle du père Sylvain Dourel, prêtre et responsable des foyers sur le diocèse d’Albi.
Lorsque le père Sylvain décida de monter à Paris en 2CV en 1961 afin d’aider financièrement Monseigneur Rey dans son apostolat en Amazonie, le père Gérard l’accompagna et suivit des cours de théologie à l’Institut Catholique. Le père Sylvain lui, décida de créer Lettre d’Amazonie, une revue qui paraîtra quatre fois par an, composée essentiellement d’extraits de lettres des missionnaires avec lesquels il correspondait. Il en sera le rédacteur en chef pendant 40 ans et Dom Geraldo le principal correspondant. À la mort du père Dourel en 2002, Mady Huntzinger prit le relais. Gérard et le Père Sylvain se retrouvaient souvent. L’enthousiasme contagieux de ce dernier confirma Gérard dans sa vocation. Leur amitié, déjà profonde, ne fera que grandir. Une fois ordonné (en 1965), le père Gérard partit pour Mogi-Mirim, dans l’État de São Paulo, où pendant 10 ans il dirigea le petit séminaire brésilien des TOR.
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La boue ne lui faisait pas peur.
En 1975 il rejoindra Guajará-Mirim où Dom Roberto Gomes était alors évêque. Pendant trois ans, le père Gérard prendra part à l’équipe fluviale qui desservait les villages des rives bolivienne et brésilienne. Sensible à la beauté de la nature et à la noblesse des habitants, le père Gérard fut conquis par ce Guaporé tant chanté par Dom Rey. À chacun de ses passages à Sagarana, il retrouvait la famille de Jean François et Eida Bénavent. Les liens qui les unissaient leur permirent de vaincre bien des difficultés. Avec ceux qu’il appelait ses « compagnons », il apprit assez vite des rudiments de la langue Wari qu’il regretta de ne pas savoir davantage. En Amazonie où les terres indiennes sont convoitées, Dom Geraldo fut un ardent défenseur de la cause indienne et de la forêt. Il donnera tout son appui à la Pastorale Indigène/Cimi.

Un engagement de tous les instants

En 1980, Gérard devint évêque de Guajará-Mirim, « par défaut » nous disait-il ! Cette même année, la prélature fut érigée en diocèse. C’était au Brésil le diocèse le plus pauvre en prêtres et le plus riche en évêques, avec quatre prêtres et trois évêques (dont deux émérites : dom Rey, dom Roberto) !
Sa préoccupation : former un clergé local. Il y mettra toute son énergie et aura la joie d’ordonner une dizaine de jeunes du petit séminaire Maximilien Kolbe, dont sept assument toujours le ministère. La joie aussi d’ordonner des diacres permanents. Alors que je lui demandais ce qu’il pensait d’une discussion de séminaristes en théologie, Dom Geraldo me dit : « l’Évangile se résume à Matthieu 25 : j’avais faim et tu m’as donné à manger, j’étais étranger et tu m’as accueilli, j’étais nu et tu m’as vêtu, j’étais malade et en prison et tu m’as visité… »
Le diocèse est immense avec des réalités très diverses et de nombreuses paroisses souvent difficiles d’accès. Pendant ses visites pastorales, il ne se plaignait ni de la fatigue, ni de la poussière ou de la boue, ni du soleil ou de la pluie. Il démêlait les problèmes des communautés et apaisait les tensions.
En 1981, il dénonça l’abus des seringalistes (patrons du caoutchouc) qui déduisaient arbitrairement un pourcentage du produit pour soi-disant compenser son humidité et d’éventuelles impuretés. Il leur déclara la guerre. La justice lui donna raison et la taxe fut supprimée. Cela aurait pu lui coûter cher. Un seringueiro lui dira en confession qu’il avait accepté une « sale besogne », (= l’abattre) mais qu’au dernier moment, sa conscience parlant plus fort, il y renonça.
Geraldo n’hésitait pas à dénoncer en chaire le trafic de drogue et les points de vente (boca de fumo) à tous les coins de rue qui sont une vraie gangrène. Il questionnait ouvertement la Justice qui enferme les petits alors que les grands courent toujours (on en voit même à la cathédrale !).
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Pose avec les prisonniers.
Les prisonniers
avaient une grande estime pour Dom Geraldo en qui ils avaient confiance. Il ne manquait jamais de célébrer Pâques et Noël dans les trois prisons. Il prenait au sérieux tous les petits billets que les prisonniers lui adressaient et s’efforçait d’y répondre au mieux. Lors d’une rébellion avec prise d’otages pour obtenir de justes revendications, Dom Geraldo prit, un jour, la place des otages le temps du succès de la négociation. L’intervention musclée de Dom Geraldo pour qu’un petit trafiquant torturé par la police et présentant une hémorragie interne soit hospitalisé, permit qu’il soit opéré. L’opération lui sauvera la vie.
Dom Geraldo était un homme d’action qui décidait vite et qui allait jusqu’au bout de ce qu’il avait commencé. Devant une injustice, il faisait entendre sa voix sur les ondes de la radio diocésaine, dans les journaux locaux et en chaire. À Guajará-Mirim, il ne s’arrêtait pas. D’ailleurs, il disait que d’avoir son bureau en ordre, y compris sa boîte e-mails, le reposait. Le plus étonnant c’était la liberté qu’il nous donnait d’entrer dans son bureau et l’impression de n’avoir rien d’autre à faire que de nous écouter. Il puisait sa force dans la prière et l’intimité avec le Christ dont il cherchait sans cesse la volonté, et aussi dans son amitié avec le père Sylvain Dourel. Avec un respect et une admiration réciproque, une correspondance soutenue et une communication parfaite, ils formèrent de longues années un binôme hors pair, cherchant comme Gandhi, à mener chaque jour « l’action juste ».

Lumière et joie

Dom Geraldo avait le goût du beau et du bon. Il aimait la musique, les fleurs, la marche, un bon film, les romans autant que les livres spirituels, le whisky et la caïpirinha (le dimanche et jamais seul !), et quand l’occasion se présentait, jouer aux cartes le soir. Il se régalait devant un coucher de soleil ou un lever de lune, identifiait et contemplait les constellations d’étoiles, et aimait nager dans la baie de Sagarana. En 2011, il céda la place à Dom Benedito Araújo, de l’état du Maranhão, qui lui demanda de rester à Guajará, auprès de lui. Un geste fraternel de grand prix pour Dom Geraldo. La beauté des eaux noires du Guaporé, les couchers de soleil sur ses rives et l’âme des indiens Wari ne sont qu’un reflet de la lumière et de la joie qui l’ont attendu dans sa nouvelle demeure.
 
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