Jacinópolis pour le meilleur et pour le pire Version imprimable Suggérer par mail
Père Gérard Verdier   
12-11-2011
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Sœur Ornelina guide le chauffeur à traverser un « pont »…
Nous pensions connaître tous les recoins de notre diocèse, d’une superficie de 90 000 km2. Eh bien, non ! Il restait à découvrir Jacinópolis, nouvelle colonisation dans la forêt amazonienne, sur le territoire de la paroisse São Francisco de Nova Mamoré.

Seul un chemin de terre creusé d’ornières profondes permet d’accéder « directement » à Jacinópolis, en traversant le Parc National de Guajará-Mirim : 130 km dont 70 km très dangereux que seules les motos peuvent franchir au prix de risques multiples. Il faut compter 2h30 environ pour y arriver. Le seul moyen d'atteindre Jacinópolis en voiture, est donc de faire un immense détour par Porto Velho, Ariquemes et Buritis, soit plus de 800 km dont des pistes (11 heures !).

Jacinópolis

1 500 habitants en agglomération, 4 000 en zone rurale. La plupart originaires du Sud du Rondônia, sont des migrants ayant des terres qui se sont épuisées ou ont été achetées par de grands propriétaires pour la culture industrielle du soja. Ces agriculteurs souvent isolés vivent dans des conditions difficiles : pas d’eau courante, absence d’électricité, peu d’écoles aux moyens limités (manque de mobilier, manque de matériel, pas de cantine : ce sont les habitants qui fournissent un peu de nourriture aux enfants). Il existe trois scieries qui débitent des planches sur place. Aucun tronc d’arbre ne sort de la ville : cette mesure nouvelle vaut la peine d’être mentionnée, car elle freine l’exportation inconsidérée du bois. Les exploitations de café sont importantes de même que l’élevage de porcs et de vaches. Une coopérative laitière est à l’essai, avec fabrication de yoghourts. L’agriculture vivrière se consacre essentiellement à la plantation de maïs, de riz, de bananiers (bananes plantain), de manioc, de papayers, de fruits de la passion. Ici, comme ailleurs, la drogue est omniprésente, engendrant violence avec règlements de comptes. Pas d’hôpital en ville. Le plus proche se trouve à 80 km (Buritis). Un poste de santé assure les soins d’urgence. Les médicaments, comme souvent, font défaut. Une grande et belle église a été construite à Jacinópolis. Cinq chapelles existent en zone rurale, mais aucun prêtre ne les dessert. Tous les 3 à 4 mois c’est un prêtre de Buritis qui vient visiter les communautés, accompagné d’une ou deux religieuses du même lieu.

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Des communautés en plein essor

À la fin de l’année 2010, les Pères Patriky et Manoel de Nova Mamoré décidèrent une première visite à Jacinópolis. Ils revinrent avec un bouquet d’informations étonnantes : la colonisation de cette partie d’Amazonie débuta il y a 7 ans. Les migrants fondèrent aussitôt une communauté chrétienne et se présentèrent au curé de Buritis, qui leur promit une assistance religieuse tous les 3 ou 4 mois. La bourgade de Jacinópolis grandit et 6 nouvelles communautés naquirent et se développèrent, visitées elles aussi par les prêtres de Buritis. Lors du passage des Pères, les fidèles rencontrés leur ont dit savoir appartenir au diocèse de Guajará-Mirim. Ils exprimèrent leur souhait d’avoir la visite de leur évêque, Dom Geraldo, afin de parler avec lui de leur situation ecclésiale. Ils voulaient savoir s'ils allaient recevoir des prêtres et des religieuses de Guajará ou s'ils continueraient à voir ceux de Buritis, qui appartiennent au diocèse de Porto Velho.

La jolie église de Jacinópolis
La jolie église de Jacinópolis
Visite de Dom Geraldo et de son équipe

Le 25 juin 2011, une visite fut organisée par une équipe de missionnaires composée de 3 prêtres, Père Manoel Batista, Père Patriky et Père Manoel de Souza, Dom Geraldo, deux religieuses franciscaines du Cœur de Jésus, Sœur Ormelinda et Sœur Rosana, et deux laïcs, Baptiste et João de Nova Mamoré qui prêtèrent leurs voitures. Les pistes pour arriver à Jacinópolis ne sont pas des meilleures et l’on ressent toujours une certaine appréhension quand on doit franchir les ponts composés de planches, juste posées pour les roues des véhicules.

Une totale insécurité

Ce n’est pourtant pas l’état d’abandon des pistes qui nous a émus, mais l’insécurité totale et le climat de violence dans lesquels vivent les habitants de la région de Buritis et surtout de Jacinópolis. Ainsi une adolescente a été violée à Jacinópolis. La famille prétendant avoir identifié les auteurs de ce crime (au nombre de quatorze) prit la décision de les liquider tous ! Déjà sept d’entre eux ont été tués, sans aucune réaction de la police, de la justice et de la presse. Il est vrai que ni justice, ni presse n’existent dans ces deux villes… Le peu de policiers en service dans ces régions, vit sous la menace des tueurs à gages, venant de tous les coins du Brésil… Lors d’une fête des communautés paroissiales de Buritis, le curé demanda la protection des agents de police. Malgré leurs réticences, en raison du danger encouru, deux policiers finirent par accompagner le prêtre. Dès qu’ils apparurent sur les lieux de la kermesse, des hommes prirent le Padre à part pour lui dire : « Ne vous tracassez pas, la fête aura lieu et sans problème ; mais vous devez renvoyer immédiatement ces flics, sinon c’est nous qui nous chargerons d’eux ! » Les policiers ne se firent pas prier pour déguerpir ! Les prêtres de Buritis supplièrent le Père Gérard, décidé à dénoncer ces violences dans la presse, de ne pas signaler ces faits avant deux mois ; il fallait éviter que les gens n’associent à la visite de l’évêque une possible répression, avec des réactions violentes contre les prêtres de Buritis et aussi contre les agents laïcs de pastorale. Il nous faut donc être prudents, mais tel contexte de terreur ne peut durer éternellement. Le Brésil a les moyens d’assainir ce genre de situation. Nous venons de rédiger une dénonciation énergique à la Commission Pastorale de la Terre Nationale, en lui recommandant d’attendre le délai des deux mois demandés, avant de transmettre notre document aux responsables de la police et de la justice.

Le père Manoel Costa (Guajará), le Père Manoel Batista (Nova Mamoré), Joao (responsable laïc de Jacinópolis), Dom Geraldo, Le Père Octavio (Buritis), le père Patriky (Nova Mamoré), un couple de ministres de l’eucharistie avec leur enfant (Jacinópolis)
Le père Manoel Costa (Guajará), le Père Manoel Batista (Nova Mamoré), Joao (responsable laïc de Jacinópolis), Dom Geraldo, Le Père Octavio (Buritis), le père Patriky (Nova Mamoré), un couple de ministres de l’eucharistie avec leur enfant (Jacinópolis)
Malgré la terreur, des communautés vivantes

C’est cela qui est surprenant ! Dans cette atmosphère chaotique, des communautés chrétiennes sont nées et vont de l’avant, malgré la visite rare du prêtre. Avec leurs propres moyens, les fidèles ont construit une grande et belle église et un salon paroissial de 25 m x 12 m ! L’objet premier de notre visite avait été de voir s’il serait possible d’administrer ces lointaines communautés à partir de Nova Dimensão (du diocèse de Guajará-Mirim) ou bien s’il valait mieux laisser continuer les prêtres de Buritis qui appartiennent au diocèse voisin de Porto Velho. Tous reconnurent que l’absence de route entre Nova Dimensão et Jacinópolis, rendait ce service impossible aux prêtres de Guajará-Mirim, et certains pensent même que, traversant un parc national, qui protège la forêt avec les indiens isolés qui y vivent, elle risque de ne jamais être ouverte. Néanmoins, nous décidâmes d’un commun accord que la nouvelle paroisse Notre Dame de Fátima de Nova Dimensão, créée le 29 août 2011, inclurait dans son territoire de Guajará-Mirim, le district de Jacinópolis, mais que celui-ci continuerait à être desservi par les généreux missionnaires Orionites de Buritis (Congrégation fondée par Saint Louis Orione-Italie). À notre départ, laissant là des communautés sereines et tranquilles, nous nous interrogions : « Mon Dieu, comment des communautés aussi vivantes peuvent-elles fleurir dans une telle ambiance de terreur ? » Nous avons promis de revenir les visiter, en signe de solidarité et d’amitié fraternelle.


Si vous voulez voir à quoi ressemble la piste empruntée par les motos dans le parc naturel.


Si vous voulez vous mettre dans l’ambiance de Jacinópolis et de la région.

NB : Bien sûr, les commentaires sont en portugais, mais les images sont suggestives !
 
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