Le barrage de Jirau Version imprimable Suggérer par mail
Mady Huntzinger   
21-11-2010
Il y a six ans, une panne électrique gigantesque affectait tout le Brésil, paralysant la ville de São Paulo (20 millions d’habitants), engendrant une véritable catastrophe économique. Le gouvernement chercha alors en urgence à éviter la reproduction d’un tel colapsus. Furent étudiés les moyens de produire en suffisance l’énergie dont ce pays, 8e économie du monde, a cruellement besoin. La demande croît de 5 % par an, en fait, parallèlement au PIB (+ 7 % en 2010). Ce sont les grands fleuves d’Amazonie avec leurs cataractes et la violence du courant résultant en aval, qui allaient fournir le nécessaire : entre autres dans le Rondônia les chutes de Santo Antonio tout près de Porto-Velho (capitale de l’État), et les rapides de Jirau 100 km plus au Sud, (à 200 km de Guajará-Mirim). L’énergie d’origine hydraulique joue en effet un rôle majeur au Brésil, puisqu’elle fournit plus de 90 % des besoins en électricité du pays.
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Le lit du fleuve asséché ; c’est là que sera construit le barrage
Un article de la Lettre 187 (été 2009) intitulé « dans le Rondônia, un immense complexe hydraulique », faisait déjà état du projet de chantier du barrage de Jirau.
La conception de Jirau est celle d’un barrage dit « au fil de l’eau » : le courant de la rivière, dont le débit peut monter jusqu’à 46 700 m3 par seconde en pleine saison des pluies, fait tourner les turbines, sans chute d’eau. Du coup, le réservoir amont du barrage ne couvre que 258 km2, ne débordant que de 120 km2 environ du lit d’origine du fleuve (135 km2). Le chantier est ainsi au milieu du gué.

46 turbines géantes, 16 000 personnes sur le site

Dans une partie du lit de la rivière asséché artificiellement, des dizaines de camions, bennes et pelleteuses, s’activent pour extraire des milliers de tonnes de terre et de roches. Concassées sur place dans deux usines édifiées ex-nihilo, elles sont directement transformées en béton utilisé pour la structure du barrage qui accueillera 46 turbines géantes encadrées par seize piliers « hauts comme l’Arc de Triomphe de l’Étoile à Paris. L’ampleur du chantier est impressionnante, mais plus encore, c’est la logistique nécessaire qui a de quoi couper le souffle » (le Monde 12-13 septembre 2010). 16 000 personnes sont sur le site ; 1 300 ouvriers de Guajará-Mirim, formés au Centro Despertar de la Mission, partent en bus spéciaux le lundi et retournent à la ville le vendredi soir. Les autres arrivent d’un peu partout au Brésil. Une grande partie loge en bordure du site. Ils travaillent six jours sur sept pour 350 à 660 euros par mois (contre 170 euros pour le salaire minimum)… La production électrique (et donc le raccordement au réseau général d’électricité du Brésil) devrait débuter en 2012. Dès le départ ce chantier titanesque aujourd’hui ouvert et en phase ascendante de construction, continue à susciter de vives réactions…

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Dans les bungalows, salles climatisées équipées de moyens informatiques
Une vraie petite ville et sa logistique

Qui visite ce chantier reste pantois devant l’ampleur des travaux, et… des moyens utilisés. Pour la partie adossée à la rive gauche, tout a dû être acheminé par barges, faute de pont et de voie de communication. Sur la rive droite, la ville la plus proche, Porto Velho, est à plus de deux heures de route. Sur celle en terre rouge menant au chantier, les bus se succèdent à rythme incessant pour la rotation des équipes. À travers les échappées de poussière on voit des panneaux rappellant que faune et flore sont sauvegardées. À certains endroits, la piste contourne effectivement les grands châtaigniers du Para et évite d’autres espèces soigneusement répertoriées. Une petite gare routière est là, jaillie de nulle part, bien en place au sein d’une véritable ville intérieure, avec salles de réunions, de conférences, équipées de moyens informatiques (avec bien sûr internet), bungalows à air climatisé, ce qui n’est pas forcément le cas sur d’autres chantiers. « Nous tenons à fidéliser la main-d’œuvre » nous dit un des ingénieurs du chantier. 46 000 repas sont servis quotidiennement, représentant 10 tonnes de viande, 5 tonnes de riz, 500 kg de fruits et autant de légumes ; le tout de qualité, dans un immense réfectoire où se côtoient tout à la fois chefs de chantier et ouvriers. Points d’eau et sanitaires sont dans un état impeccable. « À proximité d’infrastructures routières, le projet n’aurait rien d’inédit ; mais en plein cœur de la forêt amazonienne, tout se complique », explique Enrique, l’un des ingénieurs de Tractebel Energia, filiale brésilienne de GDF Suez, qui supervise le chantier.

Des objections grandissantes

Une telle logistique a inévitablement un impact sur l’écosystème de la zone, humain et environnemental. Jirau est le plus grand programme hydroélectrique en cours sur le continent américain. Ce projet est aussi « le plus destructeur de l’environnement », disent ses détracteurs.

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Née de nulle part, la ville de Nova Mutum Parana
GDF Suez contesté

« GDF Suez et ses filiales ont manqué de vigilance au cours des phases de planification et de construction du barrage et ont traité avec un flagrant mépris des droits humains et de la protection de l’environnement, qui relèvent de la responsabilité juridique et éthique de l’entreprise » (Libération du 27 mai 2010). GDF Suez se défend, via son Service de Presse, en notant que le projet a obtenu en 2007 le permis environnemental de l’Institut Brésilien de l’Environnement (Ibama) et le feu vert de l’autorité brésilienne en charge de la préservation des populations indigènes (Funai). GDF Suez conteste par ailleurs les informations qui auraient été fournies par la Funai, seule institution habilitée. L’organisme ne l’a en effet à aucun moment contacté. À noter que Président Lula s’est rendu à deux reprises sur le site pour marquer son intérêt au projet qu’il juge essentiel au développement du pays.

La grande préoccupation écologique

Elle alimente bien sûr les inquiétudes et la virulence de certains propos. Les atteintes à l’environnement générées par le barrage de Jirau auraient des répercussions importantes sur la vie du bassin du Madeira, partagé par le Brésil, la Bolivie, et le Pérou. Certaines forêts seront inondées, les stocks de poissons atteints, détruisant alors de manière irréversible les moyens de subsistance des populations locales. Au rythme actuel, le barrage de Jirau déplacerait environ un millier de familles riveraines et mettrait en danger de larges pans de forêts, y compris des aires protégées. La construction du barrage menace également d’extinction des centaines d’espèces de poissons migrateurs. La végétation en décomposition et la déforestation entraînées par le projet contribueront de manière significative à l’émission de dioxyde de carbone et de méthane. Jean-Patrick Razon, directeur de Survival International France déclare : « Il est scandaleux que le gouvernement français utilise des fonds publics pour financer une entreprise honteusement responsable de la destruction d’une importante rivière amazonienne et d’une région d’une exceptionnelle diversité biologique et socio-culturelle. »

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Un self sert 46 000 repas par jour
Les Indiens, un dialogue de sourds ?

Le sort des communautés riveraines, des Indiens, constitue un problème humain grave. En effet, ce chantier menace de fait la survie des groupes d’Indiens isolés vivant dans la région. La Funai, autorité publique chargée de la politique indigène au Brésil, a effectivement retrouvé des traces de ces groupes à une distance de 10 à 30 kilomètres du chantier de Jirau. Effrayés par les explosions sur le chantier, ils ont déjà fui vers une zone occupée par des orpailleurs. « Leur système immunitaire est faible, alerte Israël Vale, de l’ONG Kanindé. Une grippe peut les tuer. Le premier contact avec le monde des Blancs risque de leur être fatal. Sans parler des risques de conflit violent ». Selon ce responsable d’ONG, il faudrait suspendre les travaux en attendant qu’une terre leur soit attribuée. « Impossible, rétorque Antonio Luiz Jorge, responsable environnement du consortium ESBR (Énergie renouvelable du Brésil), nous avons un contrat à respecter. D’ailleurs, la Funai ne nous a rien demandé de tel ! » Le consortium finance, car il le doit, des mesures de protection. Mais selon Jorge, « la Funai ne les a toujours pas mises en œuvre ». D’autres groupes indiens vivent dans la région de Madeira. « Les plus proches sont à 40 km de Jirau, ils ne vont subir aucun impact », assure le responsable d’ESBR. « Ils ne seront pas déplacés, concède Telma Monteiro de l’ONG Kanindé, mais avec le défrichement et le risque de disparition des espèces animales et végétales, ils vont pâtir d’un recul de la chasse et de la pêche, qui fournissent la base de leur alimentation ». Il eût fallu s’assurer, selon l’ONG, de leur libre consentement, préalable et informé comme le veut la législation brésilienne. Ce qui ne serait pas le cas. « Faux  ! répond Jorge, des leaders indiens étaient aux audiences publiques au cours desquelles les impacts ont été exposés ». « Ils ont été sélectionnés », riposte Israël Vale. (Extrait de Libération le 16 avril 2010 – Chantal Rayes). « Si des études ont été faites, elles n’ont pas été respectées jusqu’à maintenant, et nous n’avons pas été entendus ». Le cacique des Indiens Caxarari a protesté du traitement fait par la Funai et a demandé que les contrats ou accords soient directement passés avec les Indiens qui ont une ONG pour les représenter. « Jusqu’à ce jour nous avons été lésés et nous n’avons été invités à participer à aucune réunion ». (Extrait d’un journal local du Rondônia).

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La Nature est la vie ! Un des panneaux pour la sauvegarde de la flore
Des riverains forcés de déménager

Le problème des populations riveraines relogées est lui aussi sérieux : le village de Mutum Parana a dû être déplacé. Rebaptisée « Nova » Mutum Parana, la localité accueille désormais 1 600 foyers ; certains habitants sont d’anciens villageois, d’autres ont été attirés par les promesses de décollage économique de la région dû à la présence du barrage. Cette ville-champignon a déjà sept églises en cours de construction. Une école flambant neuve a été inaugurée par Lula da Silva en personne. Des centaines de maisons en dur, coquettes, avec petites terrasses et espaces verts, bordent les rues goudronnées dotées de l’éclairage public. Rien à voir avec les habitations en planches aux toits de paille de l’ancien village. Les leaders des associations locales et les commerçants sont pourtant unanimes   à ce jour la population locale n’a senti aucun effet positif de la construction de l’usine. Ils affirment en revanche n’avoir noté qu’augmentation de la criminalité, de la spéculation immobilière. Ils réclament « de la terre pour de la terre » et « des maisons pour des maisons ». Tout habitant, y compris les jeunes de plus de 18 ans, touché par la construction de l’usine devrait recevoir une maison dans une zone urbaine ou terrain en zone rurale, garantis pour au moins 5 ans. L’indemnité d’expropriation devrait prendre en compte la spéculation immobilière liée à la construction des usines hydroélectriques, les pertes de bénéfices des producteurs et commerçants locaux compensées, ce tant en zone urbaine qu’en zone rurale.

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Jirau : un barrage qui accueillera 46 turbines géantes
Des avancées, cependant ?

Mouvements de résistance et de protestation ont permis des dédommagements et des indemnisations importantes. La construction de la ville nouvelle est financée par le projet global qui se monte, rappelons-le, à 3,3 milliards d’euros. Elle est partie des 33 programmes environnementaux et sociaux qui accompagnent le projet à hauteur de 350 millions d’euros, avec une affectation de budget pour protéger la faune locale. Les négociations avec 48 % des familles ont abouti à régler 35 % des indemnisations de logement. L’absence ou le manque de fiabilité des documents de propriété ont pour leur part ralenti le processus. Le représentant du consortium constructeur, Aluiso Ferreira, rappelle d’ailleurs que l’autorisation de construction n’a été donnée qu’en août 2009. Si bien que ce n’est en fait que depuis les 8 derniers mois que les mesures d’indemnisation sont mises en œuvre.

Des questions

Jirau, nouvelle frontière de développement économique ?
Comme dans tous les grands projets de développement, cette question reste avec son point d’interrogation. Une fois achevé, le barrage n’emploiera en effet plus que quelques centaines de personnes.

Des alternatives au développement hydroélectrique ?
60 % du potentiel hydroélectrique du Brésil se trouve dans cet écosystème, manifestement ultrasensible. « Il faudrait ralentir le rythme de la demande d’électricité, par le biais d’une politique d’efficience énergétique, au lieu de se contenter d’augmenter l’offre, argue Gilberto Jannuzzi, expert en énergie de l’université de Campinas. ll y a des alternatives qui permettraient, sinon de se passer de nouveaux barrages, du moins d’en réduire la nécessité tout en stabilisant nos émissions de CO² ». Une autre idée a cours : exploiter davantage l’énergie éolienne et la biomasse – en particulier la bagasse de canne à sucre –, dont le potentiel est important au Brésil. En attendant, il faudra convaincre d’autres investisseurs de s’installer à Jirau, là-bas au Rondônia, au « milieu de nulle part ».
 
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