Le crack de Jaci Version imprimable Suggérer par mail
Mady Huntzinger   
28-07-2012
Nous vous avons déjà longuement parlé de la construction du barrage de Jirau réalisation grandiose qui fournira des millions de KW à l’industrie brésilienne en pleine expansion, et de l’électricité à de nombreuses habitations du Sud du pays. Malheureusement, tout en reconnaissant la nécessité d’une énergie propre pour cet immense pays émergent, il est impossible de passer sous silence les ravages du crack* qui sévit à présent dans la région du barrage, tant auprès des employés du chantier que parmi les habitants alentour, minant ainsi emplois et rêves des ouvriers du PAC (Programme d’Accélération et de Croissance du gouvernement fédéral).

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Non loin des fleuves Jaci et Madeira, Jaci Parana (à 100 km de Porto Velho) vit le jour il y a cent ans, sous l’impulsion de la pharaonique construction de la voie ferrée Madeira-Mamoré, sur laquelle elle fut une halte. D’abord bourgade tranquille (4 000 habitants), vivant essentiellement de pêche et d’agriculture de subsistance, elle s’est brutalement transformée en ville envahie par les quelque 16 000 ouvriers travaillant au barrage de Jirau à 20 km de là, venus tenter leur chance dans le sillage de la grande construction.
En peu de temps, Jaci Parana a véritablement explosé. Les petites maisons en bois, au toit de paille ont disparu pour céder la place à des habitations en dur, certaines à étages. Les ruelles se sont transformées en rues, dont trois de sept cents mètres de long, coupées par six perpendiculaires, où camions et voitures soulèvent des nuages de poussière à la saison sèche et creusent des ornières de boue remplies d’eau lors des pluies. On note aujourd'hui la présence de 5 églises, de plusieurs supermarchés, de nombreux bars, d’hôtels avec piscines entourées de palmiers. Des plages artificielles de sable ont été aménagées le long du fleuve, donnant l’illusion des bords de mer. La ville est devenue une sorte de complexe avec centres de loisirs et lieux de prostitution : 18 instituts de beauté et 62 maisons de passe.

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Sous la tribune du stade, une cracolândia.
Le crack s’installe

L’oisiveté des fins de semaine s’ajoutant au déracinement de ces hommes loin de chez eux, font que la consommation de crack est devenue monnaie courante, augmentant de façon constante. « 10 % des ouvriers sont sous l’emprise de la drogue » reconnaît un des ingénieurs du chantier. « Ils viennent ici pour fumer leur dose. Certains jours, je suis tellement sollicité que je ne sais où donner de la tête », dit Oscar, accroc et qui sert en quelque sort d’intermédiaire entre les hommes qui logent sur les chantiers et les trafiquants locaux.
De petites cracolândias (lieux de consommation de drogue), dans le style de celles de São Paulo, se sont installées partout. La plus grande se trouve sous la tribune du stade de foot. À la fin du mois (la paie des entreprises), tous les gradins sont combles, « comme le jour d’un match de foot » raconte un Amazonien arrivé à Jaci il y a deux ans pour travailler dans une scierie et qui après avoir perdu son emploi s’est adonné au crack. Il est maintenant « locataire » de la cracolândia du stade.
Les craqueiros (toxicomanes), déambulent, sorte de zombies dans les rues, vivant dans les ruines de la voie ferrée. Ils se sont imposés dans le paysage de la vie quotidienne de Jaci. « La consommation du crack a beaucoup augmenté, tant parmi les fonctionnaires de l’hydroélectrique, que parmi les habitants de Jaci » constate Ademir Ferreira, directeur du centre d’observation psycho-social en alcool et drogues (Caps-AD), de Porto-Velho. « Sur dix patients que nous recevons, huit sont dépendants et cette proportion va s’accentuant » constate-t-il, lui qui, depuis le mois d’avril, à la tête d’une équipe de la Caps, visite le district de Jaci, deux fois par trimestre.

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Une clinique dentaire.
Des conséquences désastreuses

ImageRenaldo vient d’avoir quinze ans et n’est pas en âge de travailler à Jirau. Son corps pris dans des pantalons qui le serrent de très près, renforce l’impression qu’il n’est presque qu’un enfant. Il a pris du crack pour la première fois il y a trois ans et passe des nuits entières à fumer. « Je fume une dose et j’en veux plus, plus et plus. Je m’arrête le matin, à l’heure du retour du personnel à l’usine, et je vais dormir ». Pour obtenir les doses vendues dix réals l’unité (4 euros) à Jaci-Parana, Renaldo se prostitue. Ses clients sont presque toujours les ouvriers qui construisent le barrage. « Je prends des rendez-vous avec des gens appartenant à toutes sortes d’entreprises », raconte-t-il, avec le grand naturel de quelqu’un qui vit en un territoire connu pour être quand même le plus grand lieu de prostitution à l’air libre de l’Amazonie. L’adolescent se fait payer vingt réals la passe, et opère sous les arbres recouvrant les derniers rails restant de la Madeira-Mamoré, en un des points de rencontre des usagers du crack de Jaci-Parana. Il le fréquente souvent avec ses deux tantes qui se prostituent également pour gagner de l’argent et se droguer.
ImageOscar a vingt-deux ans mais en paraît bien davantage. Sa peau est marquée de petites taches noires semblables à des cicatrices d’épines qui se seraient infectées et auraient mis du temps à sécher. Il lui manque des cheveux et les quatre principales incisives de la mâchoire supérieure. Emprisonné à deux reprises pour trafic et port de drogue, Oscar reste un être jovial.
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Des forêts de pylônes ont remplacé la grande Forêt.
« Dans ma maison, sur douze frères, trois seulement consomment de la drogue. Ma mère a de la chance ! »
s’exclame-t-il en riant. Elle habite à deux pas de là… Pour se procurer du crack, il fait ce qui s’appelle de la correria, principalement pour les hauts fonctionnaires de l’usine. « Des responsables toujours font appel à moi, parfois même des ingénieurs. Ils passent la journée à fumer ici, et en emportent ensuite sur le chantier », explique-t-il.

Un nouveau type de consommateurs

Ces deux jeunes appartiennent à un nouveau type de consommateurs de crack à Jaci-Parana. Il y a encore peu, son utilisation se limitait essentiellement aux fonctionnaires des usines, aux prostituées venues au début des travaux et aux riverains déplacés de la zone rurale vers le centre urbain, à cause de la montée des eaux provoquée par la construction des barrages. Aujourd’hui, le crack se répand rapidement parmi la population jeune. « Sans exagérer, au moins 10 % des adolescents de douze à dix-huit ans de Jaci-Parana sont déjà dépendants du crack. Ce n’est qu’un pourcentage approximatif, le phénomène n’étant plus sous contrôle et il continue de croître » dit Hélia de Jesus Bernardes, conseillère tutélaire de l’enfance et de la jeunesse, peu après avoir conduit au poste de santé un jeune adolescent qui dit vouloir se désintoxiquer.

Le crack n’est plus sous contrôle

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La voie ferrée Madeira-Mamoré en construction.
Les conséquences de cette consommation sont devenues alarmantes. Dans la région pourtant habituée à une certaine violence, des actes de sauvagerie sont maintenant relevés. Ainsi, celui concernant une famille de cinq personnes assassinées dans des conditions abominables (mère et fille violées et torturées avant de mourir ; père et cousins, jambes et bras brisés, avant d’être mis dans des fosses à ras du sol ; tous décapités).

La tuerie de Jaci, c’est ainsi que fut nommé ce massacre perpétré en fin d’année 2011, venait simplement de mettre à jour une évidence : autour d’un des plus grands chantiers du PAC du gouvernement fédéral, chantier disposant aujourd’hui de quinze millions de réals, (6 M d’euros) le crack n’était plus sous contrôle.

En effet, personne n'ignorait que la famille assassinée avait à sa tête un trafiquant installé depuis peu dans la région. Avant même que la police ne termine les investigations et n’en conclue que l’auteur du crime faisait partie de la police militaire locale, liée à plusieurs trafiquants, tout le monde savait que ce drame venait d’une rivalité entre hommes cherchant un emploi et une vie meilleure sur ces chantiers d’Amazonie.

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Paysage défiguré. À l’arrière-plan, la Forêt.
Sanctions professionnelles et pénales

Dans le cadre du règlement intérieur que l’entreprise de construction Camargo Correa remet à ses futurs employés avant de les engager, il est stipulé que l’usage de drogue est strictement interdit dans le cadre du travail et considéré comme infraction grave susceptible de sanctions professionnelles et pénales et que tout fonctionnaire surpris en possession de crack sera immédiatement renvoyé. De nombreux migrants venus tenter leur chance sur le chantier, perdent ainsi leur emploi. Malheureusement ils n’abandonnent pas la drogue pour autant. « Beaucoup de ces travailleurs renvoyés sont déjà dépendants et ne parviennent pas à retourner chez eux. Ils restent là, à dépenser tout l’argent de l’indemnité reçue, pour consommer du crack », regrette Alda Lopes, directrice du Centre de référence d’assistance sociale de Jaci-Parana. « Avant, ils agissaient avec une certaine discrétion, mais maintenant qu’ils vivent par ici et qu’ils ont tout perdu, ils fument n’importe où, au vu et au sus de tous ».

À partir des informations diffusées sur le site www.ihu.unisinos.br
* Encore appelé « la drogue des pauvres » le crack est le résultat de la transformation chimique de la cocaïne.
 
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