Le village de Sagarana Version imprimable Suggérer par mail
Eva Canoe   
02-09-2010
Nous n’avons pas souvent l’occasion de donner des nouvelles de Sagarana, ce village indien, là-bas entre ciel et eau, terre et forêt, à l’extrémité d’une baie. Lors d’une rencontre des communautés ecclésiales de base (voir Lettre n° 189 p. 13) Maria Eva Canoé, professeur indigène du peuple Canoé, et originaire de Sagarana, donna le témoignage suivant.
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Une maison de Sagarana au toit de feuilles de palmier et juste derrière une construction en tuiles
Sur notre terre, vivent actuellement 10 peuples indigènes répartis en 6 ethnies : Oro Wari (Pakaas Novas), Oro Mon, Orowaram-Xijein, Caro Oro Waje, Oro Noró, Oro Woram, Oro Eo, Macurap, Aruci, Canoé et Cassupá. Le processus historique de création de Sagarana ne diffère pas de celui d’autres peuples indigènes brésiliens, dans le sens que diverses ethnies furent mélangées sur un territoire qui n’était pas celui de leur origine. Par contre Sagarana est l’unique terre indigène au Brésil, où par détermination des leaders, la FUNAI ne s’introduit pas dans son administration et n’entre pas dans la communauté sans y être invitée. Sagarana fut créée en 1965 par la prélature de Guajará-Mirim, à la demande des familles Oro Wari qui avaient besoin d’assistance médicale. En effet, le Service de Protection de l’Indien, ancienne FUNAI (organisme gouvernemental censé aider les Indiens) avait interdit l’entrée des missionnaires catholiques dans les communautés indigènes alors qu’il n’y avait là aucun professionnel de santé.

Une coopérative, avec l’aide du diocèse

Durant 30 ans, (de 1965 à 1994), l’administration de la communauté resta sous la responsabilité de la prélature de Guajará-Mirim, qui à partir de 1970 prépara des leaders indiens à l’autonomie de leur village.
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Eva Canoe anime chaque dimanche à la Radio Educadora une émission intitulée “La Voix des Indiens”
La même année, Jean-François Bénavent, coopérant français alors administrateur de Sagarana, créa avec l’aide financière du Diocèse un magasin où furent entreposées toutes les marchandises provenant de la ville et celles achetées sur leurs propres « aldeia » (espaces de terre indigène). L’objectif était de neutraliser le commerce des vendeurs ambulants exploitant non seulement les indigènes, mais aussi les riverains, qui, faute d’appui, se voyaient obligés d’acheter des produits à des prix exorbitants et vendre les leurs pour des sommes dérisoires.

Un jeune Indien responsable de Sagarana

En 1995, Sagara décida que le moment était venu de confier son administration à l’un des siens. Un petit groupe se réunit alors et encouragé par Dom Roberto (Gomes de Arruda), évêque émérite et Dom Geraldo (Verdier), évêque actuel de Guajará-Mirim, un jeune indigène du peuple Oro Mon : Wem Prawan, fut choisi comme responsable de la communauté et administrateur de la terre indigène de Sagarana. Pour notre peuple, ce fut un moment historique. Wem Prawan plus connu sous le nom de Piau (mon mari) devenait le premier Indien à administrer une terre indigène dans un territoire dépendant de la ville de Guajará-Mirim, dans l’État du Rondônia. Jusque-là cette fonction était réservée aux non-indigènes appelés “chefs de poste”.

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Cuisson dans un four en terre
Une coopérative autonome

Avec l’aide de Dom Roberto, des institutions indigènes et des personnes retraitées, Piau réussit à réunir la somme de 200 euros pour créer notre propre coopérative. La nouvelle équipe indigène voulait apporter la preuve que le rêve d’une coopérative indépendante pouvait devenir réalité. Le projet se réalisa en peu de mois. La petite coopérative fonctionnait bien. Nous achetions les produits de la communauté pour les vendre à la ville. Le résultat de la vente nous permettait de nous procurer de nouvelles marchandises, répondant aux besoins, non seulement de notre communauté, mais aussi de celles de familles indigènes voisines du Guaporé, et du peuple Moré venant en bateau, depuis la Bolivie. Les petits bénéfices réalisés nous permirent de participer aux dépenses de notre bateau, de donner une gratification à deux Indiens pour les services rendus à la coopérative, et à pourvoir à la nourriture de notre école : repas de midi et goûters.

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Le riz est pilé dans un mortier
Des difficultés

Le premier défi fut de gagner la confiance de nos propres familles. Les responsables de la coopérative durent faire preuve de beaucoup de patience. Le second défi, peut-être le plus grand, fut de refuser de vendre à crédit aux parents et aussi aux amis avec lesquels nous vivons chaque jour, les produits de première nécessité. Par deux fois, la coopérative arrêta de fontionner. Il nous fallut repartir à zéro. Une expérience à partager Nous réfléchissons pour savoir comment avancer. Pour cela il est nécessaire de rester unis et déterminés dans l’humilité, le courage, la patience ; dans le souci du bien de tous, dans le souci d’une meilleure qualité de vie pour nous et les autres, et sans polluer le milieu ambiant… Nous sommes convaincus que n’importe quelle communauté, indigène ou non, peut réaliser ses projets. Il suffit d’y mettre efficacité et amour. Tout ce qui se dit au sujet d’un Indien, peut s’appliquer à tous. Comme tous, nous voulons avoir droit à l’eau potable, à une demeure, à un emploi, à la santé. Nous sommes des peuples avec des cultures différentes, mais nous sommes égaux en droits puisque êtres humains fils et filles du Père.
 
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