Les réalités au Brésil Version imprimable Suggérer par mail
25-02-2017
Voici un article prévu depuis longtemps et qui a été possible grâce tout particulièrement aux informations transmises par Régis Herbel pour la 1re partie.
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Jaci sous le flux migratoire.
Depuis deux ans le Brésil est entré en crise politique (corruption et destitution du président) et économique : 17 % d’inflation en deux ans et baisse du PIB (produit intérieur brut) de plus de 5 % en 2016. La diminution des exportations, la baisse du prix des matières premières et des produits agricoles, l’endettement des familles, des entreprises et des collectivités publiques, y sont pour beaucoup. Les entreprises n’investissent plus et licencient. Le seuil de pauvreté touche de plus en plus de familles… L’état de Rio est en faillite et paye ses employés avec deux mois de retard… Le pays semble ne pas pouvoir sortir de cette crise.

Au Rondônia : les centrales hydroélectriques

L’état du projet
Pour mémoire, les barrages de San Antonio et de Jirau sur le fleuve Madeira sont implantés en amont de Porto Velho (à 2 km pour le premier, à 100 km pour le deuxième) près de la route qui mène à Guajará-Mirim. Chacun comprend 50 turbines fonctionnant avec la puissance du fleuve très forte en ces endroits ; moins de 10 m de chute d’eau suffisent pour délivrer du courant électrique. À signaler que quelques-unes de ces turbines sont de technologie Alstom, les autres chinoises. Les barrages ont atteint fin 2016 leur phase finale de construction et fonctionnent maintenant à leur puissance nominale. La capacité du barrage de Jirau détenu en majorité par Engie ex GDF-Suez-Electrabel, est de 3 570 MW.La capacité de celui de Santo Antonio sera de 3 568 MW en comptant les six dernières turbines en place, mais non autorisées d’exploitation : ces dernières supposent en effet l’augmentation du niveau de retenue d’eau et en conséquence de la zone inondée ! Ces deux équipements sont les 3e et 4e plus puissants barrages du Brésil et chacun produira l’équivalent de la consommation nécessaire à environ 20 millions de foyers brésiliens. À titre indicatif : la population de l’état du Rondônia s’élève à 1,7 million d’habitants et bien qu’autosuffisante en électricité sans ces barrages, elle a subi ces deux dernières années des coupures de courant en nombre croissant du fait des problèmes de maintenance et d’interconnexion entre les réseaux. Il faudra remédier à ces défauts de distribution sinon toute la production des barrages sera prioritairement exportée vers les grandes zones de consommation industrielles du Brésil, à quelque 3 000 km de là afin d’éviter les coupures généralisées que le pays a subies il y a une dizaine d’années.

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Déracinés dans cette structure urbaine.
Les impacts écologiques et sociaux

Dans la région de Guajará, les inondations de 2014 avaient provoqué l’isolement de quasiment 70 000 personnes pendant trois mois, provoqué l’expulsion de nombreuses familles, détruit de nombreuses plantations et cultures. L’aide aux familles sinistrées se poursuit encore aujourd’hui : la plupart n’ont pas reçu toutes les compensations promises, en particulier le relogement dans des zones non inondables ! Des habitants ont dû abandonner leur village au moment de la construction. Avec la fin des chantiers ce sont près de 40 000 ouvriers qui ont été progressivement licenciés depuis 3-4 ans. Certains sont repartis dans leur état d’origine mais une bonne partie est restée à Porto Velho qui a vu sa population dépasser les 500 000 habitants avec un taux de chômage important et une spéculation sur l’immobilier qui est bien retombée. Depuis les inondations d’il y a deux ans et les interrogations sur l’influence probable des centrales, la construction de deux nouveaux barrages en amont du fleuve (Ribeirão à 70 km de Guajará et Cachoeira Esperança en Bolivie) avait été suspendue. Cela dit, il faut convenir que grâce à un meilleur équilibre entre production agricole, industrielle et énergétique, l’état du Rondônia a moins subi la crise économique que le reste du Brésil.

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Vente des produits de la terre au bord de la route.
Les projets à venir

La politique énergétique du Brésil poursuit son cours. Le pays continue à tout miser sur l’hydroélectricité, en ne prenant pas ou peu en compte les autres énergies renouvelables que sont le solaire et l’éolien. En ce début 2017, les études préliminaires pour ces deux nouveaux barrages viennent d’être autorisées bien que la région impactée soit nettement plus peuplée. Les conséquences sociales et environnementales seront certainement beaucoup plus importantes, mais la population de Guajará n’y a pas prêté attention…

Nova Mutum une ville construite de toutes pièces

À cause de la construction du barrage de Jirau, les habitants pêcheurs et agriculteurs du village de Mutum-Paraná ont été expulsés, leurs maisons détruites. Il leur a été proposé de s’installer dans une ville créée de toutes pièces : Nova Mutum, construite là où il n’y avait que de la forêt. Avec sa structure de ville « modèle » peuplée de près 7 000 habitants, avec ses rues goudronnées, un service de voirie complet, l’électricité, internet, des écoles et collèges, des banques, cette qualité de vie, aurait dû, en théorie, plaire aux nouveaux habitants. Mais la ville n’a, de fait, pas été construite pour la population qui devait l’habiter. Les personnes déplacées, essentiellement rurales, se sont retrouvées dans une structure urbaine. La motivation financière ayant été une des causes de leur « choix » à venir à Nova Mutum, les familles sont restées tant que l’entreprise de construction leur a versé un salaire minimum de dédommagement. Quand cette aide a cessé, sans avenir parce que sans travail, elles ont quitté les lieux.

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Vivre comme avant.
En fait, un échec humain, social

Le changement radical de vie de ces déracinés a cassé une structure sociale dans laquelle les habitants vivaient sereinement. À Mutum Parana ils habitaient de petites baraques en bois, vendaient de la farine, des fromages, pêchaient, avec un sens très fort de solidarité communautaire. À Nova Mutum, les expropriés se sont retrouvés sans possibilité de dialogue, devant un manque total de respect de leur culture propre. Aussi ils sont repartis, déracinés, recherchant un cadre de vie proche de celui dans lequel ils avaient vécu. Certains se sont regroupés dans le village de Jaci non loin de là. Mais ce flux migratoire a posé de nouveaux problèmes : violence, vols, trafic de drogue, prostitution, dus au manque de services sociaux et de police. D’autres ont construit une petite habitation hors de Jaci et vendent des produits de leur terre au bord de la route.
 
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