Les déshérités de la terre – Les Sans Terre Version imprimable Suggérer par mail
Mady Huntzinger avec la collaboration de Mgr Xavier de Meaupou   
30-05-2013
Déforestation, révoltes, travail esclave, agro négoce, réforme agraire, autant de mots utilisés lorsqu’on évoque la situation des agriculteurs et des Sans Terre du Brésil. Voici un premier dossier qui concerne les Sans Terre.
Des leaders de Sans Terre avec le père Gérard.
Des leaders de Sans Terre avec le père Gérard.
Dès le début de l’histoire, la terre fut volée aux Indiens qui l’habitaient. Les Portugais, venus en conquérants se l’approprièrent, expulsant leurs occupants ou les réduisant à l’état d’esclaves, leur faisant subir le même sort qu’aux Noirs amenés d’Afrique, torturés et vendus. Ceux qui survécurent travaillèrent les terres sur lesquelles ils étaient nés et se retrouvaient donc, en toute légalité, propriétaires, mais sans documents attestant de la légitimité de leur présence. Ces posseiros habitaient au bord des fleuves, (riberinhos), étaient extracteurs de caoutchouc (seringueiros), Indiens, Noirs descendants d’esclaves regroupés dans les quilombos.

Des paysans dépossédés

Ils s’installèrent aussi sur des espaces inexploités qu’ils se mirent à cultiver. Très vite ils furent chassés par de riches exploitants, usurpateurs, revendiquant des droits de propriété, refusant, forts de la complicité du pouvoir, des juges, de la loi et de la police, d’en céder la moindre parcelle. D’où révoltes, conflits, violence, intervention militaire, morts : 1 237 entre 1995 et 2001. Malgré une réforme agraire lancée par le gouvernement brésilien en 1995, la situation de ces agriculteurs devenus Sans Terre, (plus de 4 M) reste l’un des plus grands problèmes du pays.

Sans cesse rejetés

Quantité de ces déshérités vivent parfois depuis plusieurs années dans des conditions épouvantables sous des bâches, au bord des routes, ou des pistes à une quinzaine de mètres de la clôture des exploitations. D’autres, ne se résignant pas à la précarité de ces campements, occupent les terres des fazendeiros, dont beaucoup, porteurs de titres de propriété frauduleux, bafouent ouvertement les lois.

C’est pourtant sur leurs victimes que s’abat la rigueur desdites lois, la justice manifestant plus que des accointances avec les puissants. Sans toutefois amener « les petits » à se résigner. Ainsi certaines communautés bien qu’expulsées jusqu’à six fois de leur terre par la force, revinrent six fois de suite. Leur détermination finit par payer car le gouvernement décida d’exproprier.

Rencontre de la CPT à Porto Velho (Dom Benedito au centre).
Rencontre de la CPT à Porto Velho (Dom Benedito au centre).
L’intervention de l’Église

La CPT (Commission Pastorale de la Terre), composée d’évêques, de prêtres, de laïcs s’investit de plus en plus. Dom Benedito Araujo est actuellement le responsable de la CPT du Rondônia. L’Église s’engage davantage dans un dialogue de respect et d’écoute des communautés rurales, pleinement conscientes d’une profonde injustice sociale. Elle a entendu la vive critique à l’égard d’un État qui, d’une main apporte son aide immédiate pour atténuer la faim et la misère, et de l’autre, stimule, promet et finance un modèle de croissance pervers portant atteinte à la société et à la vie elle-même.

Le frère Henri Burin des Roziers
Prêtre dominicain, avocat, le frère Henri Burin des Roziers appartient à la Commission Pastorale de la Terre créée par la Conférence nationale des évêques du Brésil (CNBB). Dans ce cadre, il s’est engagé corps et âme pour la défense des paysans sans terre de son pays d’adoption. Frère Henri souligne l’émergence du Brésil sur la scène internationale et, évoquant les deux mandats du président Luiz Inácio Lula da Silva (2003-2010), insiste sur la réduction de l’extrême pauvreté de 30 M à 15 M de personnes : « On ne peut pas ne pas être en admiration devant ce qui a été fait. » Toutefois, ajoute-t-il, quelques fortes ombres obscurcissent le tableau. Et, parmi elles, celle de la paysannerie. Durant sa campagne de 2002, Lula avait dit que s’il était élu président de la République, s’il ne pouvait faire qu’une seule chose, ce serait la réforme agraire. Or, il ne l’a pas faite. « L’actuelle présidente Dilma Rousseff mène la même politique » précise Burin des Rozier. En effet, les deux gouvernements ont choisi l’option de l’agro-industrie, qui repose sur le soja (dont le Brésil est le premier producteur mondial), la canne à sucre (pour les biocarburants) et l’élevage, tous produits qui rapportent énormément de devises à l’exportation.

Le frère Burin des Roziers souvent menacé de mort, dut accepter une protection policière permanente lors de l’assassinat de Dorothy Stang. Cette religieuse américaine très engagée aussi dans la pastorale de la terre, avait 72 ans quand elle fut abattue en 2005. Le commanditaire de ce crime avait été condamné en 2010 à 30 ans de prison. Le 14 mai 2013 le Tribunal fédéral annulait le jugement « faute d’un délai suffisant pour examiner l’affaire et préparer la défense de l’accusé ».

Dans le diocèse de Guajará

Dans une grande partie du centre du diocèse de Guajará-Mirim, la colonisation des terres quelques années après l’ouverture de la BR 429, fut aussi marquée par la violence et l’invasion. Dans la même région, une aire immense connue sous le nom de projet printemps, et destinée à la réforme agraire a été totalement accaparée par les agriculteurs de moyennes et grandes fazendas, menaçant la survie des communautés de quilombolas et celle des indigènes existant dans la région.

Peinture commémorant le massacre de Corumbiare, les petites croix symbolisent les Sans Terre assassinés.
Peinture commémorant le massacre de Corumbiare, les petites croix symbolisent les Sans Terre assassinés.
L’engagement du père Gérard

Le père Gérard s’est pendant de longues années engagé au péril de sa vie aussi, auprès des Sans Terre. D’abord dans la paroisse de Corumbiare, il intervint personnellement et réussit à éviter un massacre dans une communauté aujourd’hui florissante. Par contre s’il ne put éviter celui de 13 colons de la fazenda Santa Elina, il continua à soutenir les paysans du camp des Sans Terre de Seringueiras composé de 45 familles. Celles-ci après avoir vécu et travaillé deux ans sur le site, furent expulsées par les policiers et virent la destruction d’une bonne partie de leurs maisons.

Une déclaration signée par les deux évêques
Elle fut publiée en 2012 suite à l’assassinat du responsable du campement de Seringueiras. Sixième assassinat dans le Rondônia, dans la même année, et toujours à cause d’un conflit agraire. Dans cette déclaration les deux évêques dénonçaient le retard d’une décision concernant la réforme agraire en ce lieu et encourageaient le commissariat agraire de la police civile qui « agissait maintenant pour que ne restent pas dans l’impunité, des actes de violence criminelle dans la région ».

À Porto Velho

Le 6 mai 2013, dans l’auditorium de l’évêché de Porto Velho, la Commission Pastorale de la Terre présenta le livre : Conflits en 2012. Ce livre relève une croissance impressionnante du nombre des assassinats (qui en 2012 passa de 29 à 36) et des menaces de mort (de 38 à 77 pour la même année). Il note aussi le nombre d’endroits de conflits qui concernent 21 153 familles en 2012. Divers invités participèrent à la rencontre : responsables des pastorales, religieux et religieuses, évêques et représentants des églises évangéliques. Dom Benedito félicita la CPT pour le travail réalisé. Cet ouvrage étant un instrument devant être exploré, permettra par sa divulgation d’avoir un regard à la fois politique, pédagogique, historique et scientifique sur la situation. Il ajouta que même avec peu d’expérience dans ce domaine, il avait voulu accompagner la force du témoignage de ces frères et sœurs luttant pour la justice. Par fidélité au Dieu des pauvres, à la terre de Dieu et aux pauvres de la terre, la CPT assume la tâche d’enregistrer et de dénoncer les conflits de la terre, de l’eau et de la violence contre les travailleurs et leurs droits. La règle d’or passe par l’autorité qui émane de la Parole de Dieu : « N’ayez pas peur. J’ai vu les nouveaux cieux et la nouvelle terre ».

Quelques chiffres

  • 4 à 5 millions de personnes font partie des Sans Terre.
  • 4 500 000 paysans disposent de moins de 100 ha chacun.
  • 15 000 grands propriétaires possèdent chacun plus de 2 500 ha de terres.
  • 100 000 hectares de terres à pâturages sont occupés par le groupe Quagliatto, le « roi du bétail » faisant paître 250 000 bestiaux destinés aux fastfoods des pays européens.
  • 1 million d’hectares appartient à deux autres grands propriétaires.
  • 212 paysans ou défenseurs de paysans ont été assassinés depuis 1996 dans le Para suite à des conflits agraires.
  • 1 186 conflits ont éclaté en 2010 au Brésil, 207 dans le Para.
  • 125 personnes ont été menacées de mort, 30 dans le Para.


 
< Précédent   Suivant >
© Lettre d’Amazonie – 1 rue du Pont de Lodi – 75006 Paris – Tous droits réservés – Création : Caractère B.