Les déshérités de la terre – Les travailleurs esclaves Version imprimable Suggérer par mail
Mady Huntzinger   
11-11-2013
Après les Sans terre (bulletin 204), les travailleurs esclaves. Leur histoire se confond avec celle des Sans Terre, victimes de l’avancée insensée du progrès, principalement en Amazonie.

Campement de Sans Terre
Campement de Sans Terre
Du temps de la colonisation l’« avantage » retiré des esclaves fut leur valeur marchande (financière). Le discours des esclavagistes modernes et de leurs alliés, par le moyen d’une « naturalisation » exactement produite pour camoufler leurs récurrentes exactions, confirme une sorte de vision anthropologique de l’inégalité fondamentale inhérente au genre humain : il y a de fait – selon eux – une sous-classe de tra­vailleurs, par nature vouée à l’exploitation brutale et une vie inhumaine… L’esclavage pratiqué a comme ressort essentiel l’endettement du travailleur envers son employeur. Pour abattre la forêt et la remplacer par des pâturages bovins s’étendant à perte de vue, les grands propriétaires trouvèrent sans mal dans les innombrables poches de misère du pays (le Nord Est prin­ci­pa­lement), les milliers de bras prêts à tout pour assurer le minimum vital à leurs familles, alors que ce sont eux les vrais propriétaires des terres, aujourd’hui dépossédés. C’est une aubaine pour ces gens, disent les fazendeiros que de trouver à s’employer sur ces grandes fermes, de dormir sur place. Peu importe que ce soit dans un hamac, sous une bâche de plastique, ou un toit de paille, à même le champ, dans la pire promiscuité, avec la même absence de tout : alimentation, eau potable, éducation, toit, services de santé.

Par le système de l’endettement

Dures conditions de vie
Dures conditions de vie
Un intermédiaire, du type sergent recruteur (le gato) fait son affaire des travaux commandés par le propriétaire : travaux de dé­boi­sement, d’élagage, de pose de clôture, d’entretien des pâturages, de préparation des cultures de soja ou de récoltes de canne à sucre, ou encore fabrication de charbon de bois pour la production de fonte destinée au marché international. Au départ, le gato fait une promesse mirobolante de salaire pour un travail qui sera, dit-il, payé à prix d’or. Pour commencer en confiance, une avance financière substantielle est donnée. Puis tout bascule : le voyage d’abord, souvent un cauchemar. La suite n’a rien à voir avec ce qui avait été énoncé. La nourriture souvent répugnante est décomptée du salaire promis, comme l’est le coût des instruments de travail, du transport, et de tous ces petits riens qu’il faut bien acheter auprès de l’unique commerce­, à cent lieues à la ronde : celui du gato, bien sûr. Et le travailleur esclave s’enfonce dans l’endettement, par la force des choses. Il lui faut travailler sans fin, car il est honnête. Si un jour pourtant il cherche à se rebeller « on sort la carabine, pour l’exemple ou pour de vrai ». Et c’est la torture. La seule solution est alors de trouver le moyen et la force de s’enfuir.

Un effort d’éradication

L’esclavage n’étant plus une réalité of­fi­ciel­lement cachée ou niée, comme elle le fut pendant longtemps, 24 000 personnes ont été libérées depuis 1995 dans des fermes du Brésil. Au cours des quatre dernières années, après que le gouvernement fédéral ait intensifié le combat contre ce fléau, on a retiré de l’esclavage en moyenne 4 000 personnes chaque année. Officiellement l’esclavage n’a plus droit de cité au Brésil. Pourtant quand au début des années 1970, pour en être témoins dans leurs propres diocèses d’Amazonie, un évêque (Dom Pedro Casaldàliga) et des agents de pastorale commencèrent à dénoncer cette pratique, les militaires qui occupaient alors le pouvoir les traitèrent de communistes :
Un bain avec les moyens du bord…
Un bain avec les moyens du bord…
une « cinquième colonne » infiltrée pour faire tort aux intérêts du Brésil. Il fallut beaucoup de fermeté, d’audace, de risques et de foi, pour maintenir le cap, mobiliser d’autres secteurs de la société, alerter les instances internationales, entre autres l’ONU, jusqu’à ce qu’un jour, sous leur pression insistante, le gouvernement reconnaisse la situation, commence à prendre quelques mesures (1995) et assume une politique nationale pour l’éradication du travail esclave (2003). Mais, il reste à faire. Ils continueront à lutter, les déshérités de la terre. Ils poursuivront, courageux, espérant qu’un jour une relation de respect et de fraternité sera possible entre celle qu’ils appellent la « terre-mère » et tous ceux qui l’habitent. Un prochain Bulletin publiera un texte du père Gérard, appelé il y a peu à témoigner, lors d’une audience publique à Porto Velho, sur le massacre de Corumbiare (Sud du Diocèse­) où il était intervenu pour défendre les Sans Terre.
 
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