Encontro – Marie Ange Version imprimable Suggérer par mail
Marie Ange Bourdeleau   
30-07-2014
Dans la revue d’été nous avions raconté la merveilleuse rencontre des anciens coopérants de la Mission et annoncé certains témoignages. Voici celui de Marie Ange Bourdeleau qui vécut à Sagarana, auprès des indiens, de 1991 à 1993.

Le fleuve
Le fleuve : unique moyen de communication entre Guajará et Sagarana.
Marie Ange avait souhaité de tout temps travailler dans le Tiers-Monde en tant qu’ingénieur agronome. Après avoir terminé ses études, elle partit en Afrique. La DCC (délégation catholique) l’envoya ensuite en mission au Brésil par le biais de Lettre d’Amazonie. C’est Sagarana qui lui fut destiné. Marie Ange partit la peur au ventre, ne sachant ce qui l’attendait, seule jeune femme « blanche », dans ce village indien à l’orée de la forêt, à l’époque isolé de tout, accessible uniquement par bateau en une journée de voyage. Marie Ange ne cache pas que ses débuts furent difficiles. L’absence d’échanges intellectuels et spirituels lui manquèrent les premiers temps, car si les Brésiliens sont extravertis, les indiens s’expriment peu. Elle ressentit la solitude. Mais Marie Ange découvrit une autre forme d’amitié construite sur les liens émotionnels qui se créèrent au fil du temps, dans les confidences reçues, le partage du vécu quotidien. Ainsi à Sagarana : ramener ensemble les récoltes des champs, transpirer ensemble, pêcher ensemble. En ville, quand le bateau était à Guajará, la solidarité dans les difficultés. À l’époque l’inflation était constante : 30 %. Une vraie galère pour arriver à vendre bananes et farine de manioc afin d’acheter l’indispensable, c’est-à-dire : sel, huile, sucre, hameçons et fil à pêche, balles de fusil pour la chasse, brosses à dents, tongs. Son ressourcement : la Prelazia (diocèse) où elle rencontra des témoins qui, par la Foi vécue, marquent pour la vie.


Le port
Le port qui servit longtemps de salle de bain à ciel ouvert et de lave-linge.
Noël 1992 à Sagarana

« Un moment de prière très simple avec tout le village, une petite homélie de Dom Roberto, le Notre Père chanté et accompagné à la guitare par Gilles. Je ne sais pas bien ce qui est ou n’est pas vraiment religieux pour eux dans cette fête, mais c’est en tout cas une fête de la paix. Les hommes Oro Wari avaient chanté sur un ton très aigu, bu de la chicha (boisson fermentée à base de manioc), et dansé ensemble, dépassant pour un jour les petites histoires qui les opposaient. Puis ça avait été au tour des femmes de chanter une mélopée douce et impressionnante, en s’accompagnant d’un petit tambourin. »

Nouvel An 1993

« Le 1er de l’an, est la fête des enfants. Deux moutons en avaient fait les frais. Il y avait eu des danses dans la salle des fêtes : lambada et danses traditionnelles. L’après-midi, j’étais allée à la ferme apporter un gâteau au chocolat, fait avec du beurre salé pour remercier Grécinar, la femme du vacher de m’avoir appris à faire du fromage. En même temps on avait sorti de la presse celui de la veille. Le soir, après le dîner, nous nous étions promenés dans le village encore en fête. J’avais joué avec les enfants, un peu dansé, tant on me le demandait et ça avait fait rire tout le monde, bu un peu de chicha dans une maison où était regroupée une bonne partie du village. Une femme m’avait demandé si je pouvais lui apprendre à faire les fromages : force de l’exemple ! Le soir nous étions allés en hors-bord à Surpresa, où Dom Roberto avait célébré la messe. »

Marie Ange avec Alzira
Marie Ange avec Alzira et, à l’extrême droite, Luiza femme de l’ancien cacique de Sagarana.
20 ans plus tard

« À l’époque, j’étais célibataire mais Christophe (mon fiancé) était venu me retrouver deux années de suite : deux visites, qui nous permirent de partager la vie et le fond de ce que je vivais, la connaissance des gens que je côtoyais. Deux ans de correspondance aussi. Nous sommes maintenant mariés et sommes revenus en couple au diocèse, profitant du rassemblement international à Brasilia des Équipes Notre Dame dont nous faisons partie. »

Sagarana

La première personne que nous rencontrons en chemin, c’est Cristina. L’émotion me submerge et je ne peux retenir mes larmes… Lorsque j’ai quitté Sagarana, en 1993, Cristina avait voyagé avec moi sur le fleuve jusqu’à Guajará, pour y faire soigner un fils souffrant d’une fracture. C’est donc la dernière Wari à qui je fis mes adieux… et c’est maintenant la première que je retrouve ! Elle aussi se souvient de ce voyage jusqu’à Guajará. Son fils est à présent un grand jeune homme, et il va bien ! Le village a changé : comme il n’y a plus de bétail, l’herbe pousse, et beaucoup d’arbres fruitiers ont grandi à côté des maisons. Il y a davantage d’habitations en dur. Et, grâce à l’électricité, plusieurs disposent maintenant de réfrigérateur, de télévision. On nous dit que l’ambiance du village s’en ressent. Il y a même une cabine téléphonique… qui ne fonctionne plus mais dont la présence nous étonne. Un forage alimente quelques robinets en eau claire.
Cristina
Cristina
C’est plus sain que l’eau du fleuve, et plus facile que d’aller y remplir les seaux qu’il fallait auparavant remonter jusqu’aux maisons. Bien qu’une salle d’eau ait été installée dans la maison du diocèse, nous optons pour nous laver au fleuve. Ce fut pendant deux ans ma salle de bains à ciel ouvert. Mais je ne suis plus très rassurée, et ne peux m’empêcher de redouter les crocodiles. Le lendemain sera la seule journée complète à Sagarana. où nous visitons toutes les familles. Je suis surprise que les jeunes adultes que j’ai le mieux connus enfants aient si peu changé : je les reconnais au premier regard ! Étonnamment, aucun des Wari n’a de cheveux blancs. Les deux seuls dont les cheveux blanchis révèlent le temps passé appartiennent à un autre peuple indien ! Je suis heureuse de retrouver Luiza, la femme du cacique Pawa Jam. Nous étions voisins. Je sais que Pawa Jam a été brutalement emporté par une leucémie il y a quelques années, et que Luiza s’en remet mal. Elle nous met en garde contre les crocodiles aperçus à proximité. Elle-même n’ose plus se baigner dans le fleuve. Ce soir, je suivrai son conseil et n’y retournerai pas ! L’après-midi, nous partageons un bon moment avec Alzira, venue avec une autre jeune femme couper du bois sur un arbre mort près de la maison. Nous étions voisines également, et partagions le même « port » (c’est-à-dire le même accès au fleuve, donc la même « salle de bains » et le même « lave-linge » !). Alzira était la toute jeune maman d’un nourrisson. Son mari, Genildo, est aujourd’hui cacique (chef de village) à la suite de son père. »

Casa do fazendeiro à Guajará.
Devant la casa do fazendeiro à Guajará.
Départ

« Nos dernières heures à Guajará seront consacrées aux emplettes pour nos enfants : hamacs, spécialités brésiliennes (haricots rouges, farine de manioc, guarana…) et à une petite visite à la « casa do fazendeiro », magasin pour les éleveurs où je venais régulièrement pour le bétail de Sagarana. Nous aurons là un échange sympathique avec le patron, qui me reconnaît malgré toutes ces années ! »

Saudades

Il faut bien finir par reprendre la route pour Porto-Velho. Nous partons le cœur serré, mais si heureux de l’accueil reçu et de ces moments brefs et intenses de retrouvailles avec nos amis d’Amazonie. Ce voyage m’a permis de « matar a saudade » (tuer la nostalgie)… mais la saudade est déjà revenue ! L’amitié créée petit à petit est forte maintenant. D’être retournés là-bas nous a permis de constater combien nous avons des amis au bout du monde. »

Marie Ange entourée de son mari et de leurs 5 enfants.
Marie Ange entourée de son mari et de leurs 5 enfants.
Aujourd’hui

Je suis maintenant mère au foyer, avec cinq enfants. Au début de notre mariage, nous sommes partis à l’étranger, puis un premier enfant est arrivé, un second, et nous sommes revenus en France. J’ai été marquée par les indiens, la patience des mamans avec leurs petits, l’allaitement des enfants. Je suis aujourd’hui engagée un soir tous les 15 jours à prier avec les familles du Quart-Monde avec le Sappel, où est engagé Philippe. Il m’a précédée à Sagarana… et au Sappel ! »
 
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