L’autre rive du trafic Version imprimable Suggérer par mail
À partir de la Revue Veja (Nov./2010)   
25-05-2011
La coca, de la famille des Érythroxylacées, appelée mama inala en langue quetchua, pousse à l’état sauvage en Amérique du Sud. Dans les Andes boliviennes les Indiens plantent les arbustes dont ils mâchent les feuilles, utilisées aussi en infusion. Le produit un peu amer euphorise légèrement, permet de résister à la fatigue et au fameux sorroche (mal d’altitude dans l’altiplano).
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Des feuilles de la plante, on extrait la cocaïne vendue sous forme de fine poudre blanche. Celle-ci engendre un intense trafic entre la Bolivie et le Brésil, trafic que favorise le fleuve Mamoré faisant la frontière entre ces deux pays. L’état du Rondônia est le premier concerné.

Les trafiquants brésiliens en Bolivie

Aussi de plus en plus de trafiquants brésiliens partent s’installer en Bolivie. Selon la Police Fédérale, rien que dans le seul état du Rondônia, 50 d’entre eux ont traversé la frontière ces dernières années pour habiter de l’autre côté.

Pourquoi ?

D’abord pour se rapprocher des planteurs de coca (le plus souvent des Indiens boliviens) qui la vendent sous forme de pâte : matière première qui intéresse les trafiquants brésiliens. Ensuite pour profiter d’un pays qui, par sa politique gouvernementale et sa corruption policière, ferme les yeux sur leurs activités et un train de vie ostentatoire. En effet, les trafiquants se déplacent dans des pick-up (sorte d’énormes 4x4 tout-terrain) à 50000  euros l’un et fréquentent la haute société où ils sont respectueusement appelés « entrepreneurs ». Dans les villes frontières, les bonnets brésiliens vivent dans des résidences d'où, en toute impunité, ils envoient la drogue au Brésil. «  Au moins dix de ces trafiquants sont chefs de grands ou moyens gangs  » déclare un des responsables de la police fédérale brésilienne.

Guajará-Mirim, un lieu de passage

Dans le Rondônia, Guajará-Mirim (40000 habitants) est un des principaux points de passage vers la Bolivie. Il suffit de payer 2  euros pour traverser le Mamoré dans un petit bateau, et rejoindre Guayaramerim de l’autre côté de la rive (2  km). À la tombée de la nuit, ces hors-bord partagent le fleuve avec des barques clandestines qui partent de Bolivie, vers les ports tout aussi clandestins du Brésil et dont le chargement est toujours le même : des kilos et des kilos de pâte de cocaïne.

Guayaramerim

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Une chose est certaine : à Guayaramerim, la majeure partie des voitures et motos sont de fabrication brésilienne. Il s’agit là de véhicules volés au Brésil, quasiment toujours sans plaque d’immatriculation, et amenés en Bolivie par des trafiquants qui ne se préoccupent même pas d’en cacher l’origine en falsifiant leurs documents ! Officiellement l’économie locale tourne autour du commerce (la ville est une zone franche) et des cultures : riz, maïs et manioc. En réalité c’est la vente de cocaïne et le trafic des véhicules qui la font vivre.

La Zone Rouge

Entièrement dominé par les trafiquants, le quartier de Guayaramerim surnommé Zone Rouge, (où de nombreux taxis refusent de se rendre) s’étend le long du fleuve Mamoré. Un des principaux chefs du lieu, d’origine brésilienne a déménagé en Bolivie il y a peu et est déjà, selon la police brésilienne, le second dans la hiérarchie de la bande qui contrôle la Zone Rouge… Pourtant la police bolivienne nie l’existence même de ce quartier malgré les photos montrant de leurs policiers en uniforme lors d’une soirée chez les trafiquants brésiliens ! Il faut dire qu’un des chefs de police a été lui-même pris en flagrant délit de conduite d’une Toyota Corolla sans plaque…

La drogue tombe du ciel

Contrairement à ceux qui acheminent la drogue vers le Brésil via le fleuve, les narcotrafiquants basés en Bolivie préfèrent utiliser la technique du largage qui consiste à lancer les paquets de cocaïne depuis un avion en plein vol. La charge est libérée au-dessus d’un terrain préalablement défini avec les acheteurs (une grande ferme, des pâturages, des routes isolées) où quelqu’un de mandaté vient la récupérer. À ce jour, un tiers de la drogue qui rentre au Rondônia arrive de cette manière affirme X le responsable de la Police.

Elle continue par la route

Cette cocaïne, littéralement tombée du ciel dans le Rondônia, va ensuite au Mato Grosso pour être acheminée vers le District Fédéral de Brasília et São Paulo. De São Paulo elle continue jusqu’aux favelas des collines de Rio de Janeiro. Selon la Police Fédérale, la plus grande partie de la cocaïne consommée au Brésil et commercialisée à Rio provient de Bolivie à 80  %. À partir de 2006, année où Evo Morales a été nommé président, la tolérance bolivienne face aux plantations de cocaïers s’est, au début de son mandat, transformée en complicité affichée et la production de cocaïne a augmenté de 40  % selon les calculs de l’ONU.

De 6000  à 120000 euros le kg

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2/€ pour traverser le fleuve…
En Bolivie la pâte de cocaïne vaut entre 6 000 et 8 000 euros le kg, sans compter les promotions des grands fournisseurs en fin d’année. Ainsi on a pu voir à la frontière, la publicité suivante : « 4 pour le prix de 3 » (kg) ! Les patrouilles de police routière demandent moins d’un dixième de cette valeur pour fermer les yeux. La somme payée par les trafiquants pour soudoyer une autorité ne dépasse généralement pas les 1 700 euros. À l’arrivée au Brésil le kilo de pâte passe à 12000  euros. À São Paulo, Brasilia ou Rio, les prix montent à 32 000 euros. Après transformation, la drogue peut dans les ports européens, se vendre 120000  euros le kg… « Avec la prise par la police du cartel des trafiquants brésiliens, il est possible que d’autres trafiquants viennent trouver refuge au Paraguay ou en Bolivie » dit le Danois Bo Mathiasen, représentant en Amérique du Sud du bureau des Nations Unies sur la drogue et le Crime (UNODC). Ce déplacement réalimentera le cycle : le Brésil exporte les trafiquants vers le refuge sûr qu’est devenue la Bolivie, et la Bolivie, par leur biais, envoie des quantités chaque fois plus importantes de cocaïne au Brésil.

La lutte contre le narcotrafic

Pourtant la Force Spéciale de Lutte contre le Narcotrafic (même si elle semble la seule maintenant) paraît encore combattre activement le trafic sur la région frontalière. Ainsi à Guayaramerim, cette équipe captura un trafiquant brésilien suspecté d’avoir commandé depuis la Bolivie la fourniture d’armes et de drogue à la faction amie qui contrôle le crime organisé dans la favela de Rocinha à Rio de Janeiro. Selon la police brésilienne, X envoyait tous les mois plus de 100  kg de cocaïne vers le Brésil ! Depuis 2007 (année au cours de laquelle il assassina un comparse), X s’était réfugié en Bolivie à quelques mètres de la frontière avec le Brésil. Il se fit établir une carte d’identité bolivienne qui s’obtient pour environ 1700  euros au marché noir. Selon les policiers d’élite qui le capturèrent, X soudoyait non seulement la police mais également des autorités locales.

NB : À la fin de l’année 2010, un autre trafiquant brésilien considéré comme l’un des plus grands du Rondônia, était arrêté en Bolivie et extradé vers le Brésil. Conduit de Santa Cruz de la Sierra en Bolivie jusqu’à Guayaramerim, il fut amené par un navire de l’armée brésilienne de l’autre côté du fleuve, à Guajará-Mirim toute en émoi, car l’homme y était connu de tous. X était encadré par des membres de la police fédérale, des agents de la force nationale et les autorités boliviennes. Une fois au port, on le transféra à la prison de sécurité maximale de Porto Velho… Son procès s’annonce long et chargé vu les crimes répétés dont il est accusé, et le trafic international de drogue à la tête duquel il se trouve. Cette arrestation se révèle être une méga opération de collaboration étroite entre la police fédérale brésilienne, les forces spéciales de lutte contre le trafic de drogue (FELCO) et les autorités boliviennes qui manifestent actuellement leur volonté de combattre la drogue et le crime organisé.

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Les prisons de Guajará

Les pauvres et les jeunes tentés par le gain facile et un niveau de vie meilleur, se procurent quant à eux un peu de cette pâte qu’ils vendent comme ils peuvent. La police a vite fait de les repérer. Les prisons de Guajará en regorgent.

La prison des hommes
Fin décembre  2010, 125 personnes se trouvaient à la prison des hommes. Venus de São Paulo, de Salvador da Bahia, du Paraguay, ou du Pérou. Tous des petits passeurs à part celui dont on trouva 85 kg dans le faux plancher de sa voiture ! Leur peine est comprise entre 4 et 5 ans. Certains bénéficient au bout d’un certain temps d’une semi-liberté et peuvent travailler durant la journée, ou poursuivre des études. D’autres accomplissent des travaux d’intérêt public : nettoyage, désherbage des espaces verts…

La prison des femmes
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À la même époque, la prison des femmes comptait 38 détenues, de 18 à 49 ans, toutes arrêtées aussi pour transport de cocaïne (3 à 5 kg dissimulés dans les vêtements, les chaussures…). La plupart originaires de Bolivie se rendaient à Porto Velho pour ensuite continuer jusqu’au Parana.

Durée de détention identique
Elles attendent patiemment leur remise en liberté, et savent qu’une fois ressorties, elles recommenceront. Elles le disent… La tentation de gagner vite beaucoup d’argent est trop forte, aussi prennent-elles le risque de repartir sur l’autre rive, celle des illusions…

 
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