Trente jours à Cabixi Version imprimable Suggérer par mail
01-06-2018
Ce texte écrit par le père Gérard il y a quelques années, n’avait pas encore été publié et n’en a que plus de valeur maintenant, puisque Cabixi avait toujours été le rêve de celui qui souhaitait y vivre sa retraite…

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L’appel d’un jeune prêtre

J’ai ordonné prêtre le père Manoel Costa en 2010. Il devint alors l’animateur du Petit Séminaire de Guajará-Mirim jusqu’en 2013. Début 2014, Dom Benedito le nomma curé de la Paroisse Christ-Roi, de Cabixi, au sud du diocèse (1 200 km de Guajará.) Il en est heureux, car il aime le ministère paroissial et de plus il se rapprochait de ses parents habitant Corumbiara. Mais il se sentait un peu inquiet, Cabixi étant sa première paroisse. Il m’avait avoué : « J’aimerais bien que vous m’accompagniez pendant un mois. Avec vous, je me sentirais plus tranquille ». Je lui promis donc de venir.

La route est coupée

Mais à ce moment-là, la route de Guajará à Porto Velho était coupée par l’inondation. Il fallut prendre l’avion, un bimoteur, qui nous transporta à la capitale en 50 minutes, au lieu des 12 heures habituelles par la piste en terre qui chaque jour se dégrade à cause des pluies incessantes. De Porto Velho à Cerejeiras, il restait encore 14 heures de bus confortable, mais avec un air conditionné tellement froid que j’eus du mal à me protéger avec une petite couverture. À Cerejeiras, rencontre avec le père José Elio, nouveau curé de cette ville. Le padre Manoel m’y attend avec la voiture de sa paroisse. Une heure et demie plus tard, nous sommes à Cabixi par des routes goudronnées excellentes et bien signalisées. Ça me change du délabrement routier de Guajará !

Cabixi, coquette ville de 2 500 habitants

J’ai vu naître Cabixi. Dès 1981, je visitai ce point de colonisation très pauvre, en pleine forêt vierge qui se développa rapidement et devint une ville reconnue officiellement en 1988. Aujourd’hui, en 2014, la ville compte un maire entouré de neuf conseillers municipaux, un hôpital et un poste de santé, trois lycées (niveau baccalauréat). Pas de juge ni de prison (on recourt à Colorado), pas de police civile, mais un peloton de 12 policiers militaires… Au centre de la ville on est surpris par l’élévation naturelle de 80 m de hauteur, transformée en place publique, sur laquelle trônent, cachés par des arbres, trois châteaux d’eau pour l’alimentation en eau potable. Les rues sont bien tracées et maintenues par un service de voirie impeccable. L’activité économique de la ville est aux mains des petits et grands commerçants et d’un nombre important de fonctionnaires publics (éducation, santé, sécurité).

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L’élévation naturelle en plein centre de la ville.
L’avancée de l’agro négoce

La région est fertile. C’est une terre rouge comme dans l’État du Paraná. Les familles ont défriché la forêt, affronté le paludisme, l’isolement, le manque de tout. Les agriculteurs ont reçu 100 hectares chacun, et les ont bien fait fructifier, réalisant une belle polyculture, pratiquant l’élevage, vendant leurs têtes de bétail. Ainsi leurs terres se sont valorisées. Les pistes sont bien entretenues et les produits agricoles sont facilement acheminés vers leurs points de vente ; aussi la région de Cabixi reste un coin privilégié. Et pourtant, un petit drame se prépare dans la zone rurale alentour. Les grands propriétaires terriens avides d’espace, sont arrivés pour la plantation du soja et du maïs, si convoités sur le marché international. Quelques petits agriculteurs, tentés par les prix alléchants proposés, ont alors tout vendu. Ainsi l’agro-négoce avance. Si la ville proprement dite ne semble pas encore trop perturbée par cette progressive évolution, il est à craindre que peu à peu la petite agriculture disparaisse complètement. Les grands camions commencent à apparaître, défonçant les pistes. Un monde nouveau va naître à Cabixi comme dans toute l’Amazonie : Colorado, Cerejeiras et Corumbiara sont déjà bien plus atteints.

Trente jours avec le père Manoel

J’ai passé trente jours avec le père Manoel dans une paroisse bien fervente. Tous les matins, messe à 6 heures pour 50 hommes et femmes qui allaient ensuite à leur travail ; tous les vendredis soir, chemin de croix dans les rues de la ville : chacune des quatorze stations se faisant dans une famille différente. Visite aux parents du Padre Manoel à Corumbiara ; prospection le long du Rio Guaporé à 60 km de Cabixi où de nombreuses habitations venaient d’être abandonnées, l’eau ayant atteint 2 m à l’intérieur des maisons. Inondation habituelle qui a lieu tous les 10 à 15 ans et qui n’a rien à voir avec les barrages.

Des communautés vivantes

Nous avons aussi visité les communautés rurales, bien organisées avec leurs ministres de l’eucharistie, les laïcs chargés de la dîme (denier du culte), de la liturgie, de la catéchèse, de l’administration de la chapelle, construite en dur, avec du carrelage au sol, l’électricité et des ventilateurs… Pour le moment, elles résistent aux grandes propriétés. Chaque visite se fait avec le Père et deux religieuses de l’Instruction Chrétienne qui présentent la campagne de carême annuelle, (cette année avec le thème le « trafic humain »), pendant que le Padre écoute les confessions. Le dialogue avec les sœurs est vivant et provoque des échanges poignants.

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Petit-déjeuner au presbytère du père Manoel (à droite) avec le père Gérard (à gauche).
Les travailleurs esclaves

Ainsi dans une des communautés, un couple nous raconta qu’il y a 15 ans on avait dénoncé du travail esclave dans leur région. Les autorités avaient alors déclenché une opération avec police et juge, et immédiatement libéré 50 travailleurs travaillant dans d’affreuses conditions. Le gouvernement avait monté une organisation de lutte contre cet esclavage au plan national. Aussi, il appuie fortement cette campagne de la fraternité, car il reste encore des zones qui pratiquent ce type de servitude. On recrute des gens sans travail dans les villes du sud. Séduits par les promesses des gatos (hommes de main des grands propriétaires), qui leur promettent les meilleurs salaires, ils se retrouvent prisonniers dans la forêt sans pouvoir fuir, sauf rares exceptions (voir article du nº 205 de Lettre d’Amazonie du frère Henri Burin des Roziers).

Retour

Je quittai à regret Cabixi, le padre Manoel, les sœurs et les nombreux amis. Ah, j’oubliais ! Mon anniversaire ! Je croyais qu’il passerait inaperçu ! Erreur. Je fus largement fêté ! Pour le repas de midi avec tous les pères et sœurs de la région ; à la messe du soir et après, dans le grand salon paroissial où rien ne manqua… Le retour sur Guajará fut semblable à l’aller : par les airs car les routes sont toutes coupées. Tristesse de trouver ma ville envahie par les eaux comme jamais : je n’avais vu cela en 38 ans ! Et j’ai trouvé Dom Benedito, Régis, sœur Cida et l’équipe du diocèse, « inondés » de demandes de secours en vivre et vêtements pour les sinistrés…



N.B. À ce jour Cabixi compte près de 7 000 habitants. Du fait de sa situation géographique, la ville reste un paradis écologique accueillant à présent de nombreux touristes. Le fleuve Guaporé, faisant partie du bassin amazonien (qui baigne les états brésiliens du Mato Grosso et du Rondônia­, ainsi que ceux de Santa Cruz et du Béni en Bolivie) rajoute au charme de ce lieu préservé dans sa faune et sa flore.
Nous vous proposons une vidéo de Cabixi.
 
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