Un autre regard (1) Version imprimable Suggérer par mail
Pierre Sirven   
28-06-2008
Pierre Sirven, géographe à la retraite, spécialisé dans l’étude de l’Afrique tropicale, ayant été rendre visite à son ami d’enfance le Père Gérard, nous lui avons demandé de nous livrer quelques réflexions sur l’Amazonie brésilienne. Voici la 1re partie de ses écrits.
forêt amazonienne
En arrivant à la Mission le 19 septembre et rencontrant Gérard, j’eus l’impression d’un télescopage du temps : enfants, c’était l’époque de la rentrée scolaire au Prieuré d’Ambialet où nous étions élèves et nous nous racontions les événements de l’été passé. Cet été dura 55 ans… coupure dérisoire car nous sommes restés sur la même dynamique de vie dans des espaces qui ont de nombreux points communs, séparés par l’Océan Atlantique.

Le Brésil, une autre Afrique

Le Brésil, du point de vue physique ressemble à l’Afrique occidentale et équatoriale dont il a été séparé au début de l’ère secondaire. Il a l’avantage de ne pas border un Sahara mais seulement un sertao moins vaste et moins rigoureux que le Sahel africain. En outre, pas de typhons alors qu’ils abondent sur les façades orientales des continents tropicaux : la fraîcheur de l’Atlantique tropical sud ne permet pas leur formation. Enfin l’Amazonie, 6 500 000 km2, la plus grande forêt équatoriale du monde dont 3 700 000 km2 au Brésil (43 % de la superficie du pays), en plus continu et bien plus vaste, rappelle la forêt congolaise. Cependant les espèces ne sont pas les mêmes bien que l’aspect général soit identique.

La Forêt

La forêt vierge amazonienne a une forte densité de palmiers, absents de la forêt congolaise, comme aussi le castanheira (bertholletia excelsa) et bien d’autres espèces que l’on ne trouve que dans l’une des deux régions. Dans les deux cas, rivières et fleuves furent pendant longtemps le seul moyen de se déplacer, limité par des rapides, affleurements rocheux qui empêchent la navigation.
Ainsi Guajará-Mirim s’est développée au point de rupture de charge, (premier rapide sur le Mamoré-
 Madeira qui en compte dix neuf jusqu’à Porto Velho) rendant le fleuve inutilisable. D’où la voie ferrée Guajará-Mirim – Porto Velho, non rentable, fermée en 1972 au moment de l’inauguration de la route qui la double ; c’est actuellement un ruban d’asphalte où circulent des autobus d’un grand confort, surprenant au xxie siècle de l’Amazonie.

Les fleuves

De même les fleuves ne sont pas à la même échelle, le débit de l’Amazone est plus de cinq fois celui du Congo, deuxième fleuve du monde. Les sédiments ont remblayé le centre du bassin amazonien sur 1 700 000 km2, ce qui rend le Solimôes-Amazone navigable jusqu’aux pieds des Andes, facilitant la pénétration des prédateurs portugais qui n’ont pu se rendre à l’intérieur du continent africain, arrêtés par les infranchissables rapides du Congo, alors qu’ils étaient à son embouchure 150 ans avant l’arrivée à Bélem. Cependant au Nord une partie (600 000 km2) du bouclier Guyanais et, au Sud, le nord ouest du bouclier brésilien (1 400 000 km2) sont à l’origine de reliefs résiduels (serras) qui rendent difficile la navigation et l’établissement de voies de communication. C’est le cas du Rondônia et par conséquent du diocèse de Guajará-Mirim.

relief du Brésil
Géographie humaine

Tout autant que la géographie physique, la géographie humaine du Brésil a des traits communs avec celle de l’Afrique Noire, héritage des 3 900 000 esclaves déportés. Tout d’abord un métissage très répandu, ensuite la base des rythmes de la musique brésilienne et enfin de nombreux apports religieux. Ainsi la si touchante tradition de la fête du Divino (l’Esprit Saint) qui a lieu tous les ans le long des fleuves Guaporé et Mamoré où s’égrènent les villages « quilombos » (villages de descendants d’esclaves).

Les brûlis

La fumaça (fumée épaisse) est partout présente. On perçoit difficilement la rive bolivienne et l’embarcadère de Guayaramerim. C’est la fin de la saison sèche, la forêt brûle. Traditionnellement les Indiens pratiquent l’essartage : la partie de la végétation calcinée produit les cendres-engrais nécessaires au défrichage par le feu, à la croissance des semences (maïs, haricots) ou des boutures de manioc mises en terre à l’aide du bâton à fouir. Les arbres utiles sont conservés et un coupe feu est mis en place autour de la roça afin de protéger la forêt. La roça a été adoptée par tous les « sans terre » qui se sont installés en Amazonie. Lorsque l’on dispose de grandes superficies, comme c’était le cas des Indiens, ces pratiques sont adaptées à une agriculture de subsistance laissant la végétation se reconstituer en forêt secondaire (capoeira) avant d’être à nouveau essartée. Les grands brûlis dévastateurs sont l’œuvre des latifundiaires (grands propriétaires terriens), des éleveurs qui sur des milliers d’hectares désirent régénérer l’herbage pour les bovins, des producteurs de soja ; des forestiers ou, des orpailleurs. Ces feux, trop souvent, poursuivent leur parcours en détruisant les plantations de rénovation de la forêt et ces différentes actions ont abouti à la disparition de 17 % de la forêt amazonienne de 1970 à 2007 entraînant des commentaires catastrophiques.

L’Amazonie n’est pas « le poumon de la planète »

divino
Un des rituels de la fête du Divino.
Qui n’a pas entendu dire ou lu que la forêt amazonienne était indispensable à la régénération de l’atmosphère car c’était « le poumon de la planète » ? C’est une hérésie. Certes, pendant le jour, grâce à la photosynthèse, la forêt fixe le gaz carbonique et fournit de l’oxygène régénérant ainsi l’atmosphère, mais la nuit la respiration de l’ensemble se poursuit et inverse le processus, rejetant du gaz carbonique et absorbant de l’oxygène.
Une forêt en équilibre dont la biomasse ne s’accroît plus, comme c’est le cas de la forêt amazonienne, ne produit plus un surplus d’oxygène et s’il faut la protéger c’est pour d’autres raisons, telles la diversité biologique (20 % des espèces végétales du globe) et la pluviométrie (les immenses quantités de vapeur d’eau dégagées par la forêt augmentent les précipitations). La disparition de la forêt pourrait théoriquement entraîner une diminution de 50 % de la pluviométrie sur la moitié nord de l’Amérique du Sud, passant de 2000 mm annuellement à 1 000 mm fournis par les seuls alizés de l’Atlantique ; or 20 % de l’eau douce de la planète est fournie par l’Amazone.

Le syndrome de Tarzan

Ce n’est pas un hasard si la Conférence des Nations Unies sur l’environnement et le développement s’est tenue à Rio de Janeiro en 1992, consacrant le concept de développement durable décliné comme la protection de l’environnement et justifiant le droit d’ingérence dans la gestion de la forêt amazonienne… Ne serait-ce pas une grave erreur d’abus de pouvoir des pays riches qui, comme Tarzan, se veulent protecteurs de la forêt ?
Cette forêt brésilienne doit être gérée par les Brésiliens et n’a pas à subir le « syndrome de Tarzan ». Les populations ont le droit d’exploiter leur forêt suivant leur mode de vie.

replants
Le projet « Nature Vivante de la vallée du Guaporé » : replants.
Le contrôle de la déforestation

Même si la déforestation se poursuit, des progrès apparaissent. Ainsi la forêt doit être conservée sur 50 % de toute concession, sa surveillance permanente est rendue possible par le SIVAM (images satellitaires et photographies aériennes), la certification FSC (Forest Stewardship Concil) a été établie pour les exploitations forestières respectant les principes de bonne gestion des ressources et le Président Lula a imposé la création de réserves écologiques. La Mission est très active aussi, soutenue par la Commission Episcopale pour l’Amazonie. Elle participe à la Commission Pastorale de la Terre (CPT) qui a lancé le projet « Nature Vivante de la Vallée du Guaporé » ayant pour but le développement durable de la région Centre du diocèse.
Enfin, le CIMI (Conseil Ingéniste Missionnaire créé en 1972 par un groupe d’évêques d’Amazonie dont Dom Roberto) veille à la restitution des terres indigènes, légale certes, mais difficile à réaliser face aux « ogres de la terre » qui, pour augmenter leur domaine, ont chassé les Indiens, allant jusqu’à les faire tuer ainsi que ceux qui les soutenaient. Actuellement les assassinats sont moins nombreux car les risques pour les commanditaires sont grands mais les problèmes persistent et le dernier rempart pour protéger le droit des pauvres reste l’équipe du CIMI. Deux jours après mon arrivée, on vint demander l’intervention de Dom Geraldo pour faire respecter le droit de propriété de 60 migrants installés depuis 15 ans sur des terres convoitées par un puissant voisin. Certains admettent difficilement que près de 20 % de l’Amazonie soient affectés aux terres indigènes où vit seulement 1 % de la population amazonienne soit 230 000 Indiens.
 
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