Un autre regard (2) Version imprimable Suggérer par mail
Pierre Sirven   
28-09-2008
Dans la lettre 183 nous vous présentions Pierre Sirven, ami du Père Gérard, professeur universitaire de géographie, fondateur d’universités en Afrique, spécialisé en géologie, qui ayant séjourné à la Mission, avait bien voulu nous livrer ses réflexions sur l’Amazonie brésilienne. Voici la deuxième partie de ses écrits concernant plus particulièrement le Diocèse de Guajará.
Dom Rey

Ces quelques chiffres mettent en valeur la faible occupation de l’espace. L’État du Rondônia s’étend sur 237 576 km2 et rassemble 1 562 417 habitants soit une densité de 6,58 habitants par km2, du même ordre que la densité moyenne de l’Amazonie : 6,22 habitants par km2. Pour une superficie de 91 282 km2, le Diocèse de Guajará-Mirim comptait en 2006, 239 000 habitants (statistiques de l’État du Rondônia) soit une densité moyenne de 2,62 habitants au km2. Ce chiffre s’explique par la taille de la ville voisine Porto-Velho : 380 974 habitants et la déforestation moins importante dans la région. En fait une diagonale urbaine longe au départ, par la BR 364, la partie orientale du diocèse de Guajará­-Mirim (de Vilhena à Porto-Velho) et concentre là, la majeure partie de la population de l’État. Après Porto-Velho, elle se poursuit vers l’Ouest atteignant à 200 km, l’embranchement de la BR 425. Celle-ci aboutit à Guajará-Mirim ; pratiquement seule route asphaltée du diocèse dont les voies de communication se réduisent à des routes et des pistes en terre, difficilement praticables durant la saison des pluies. Mais il y a le fleuve !

Un fleuve non aménagé

Le Mamoré (d’abord appelé Madeira) naît dans les Andes Boliviennes. Il fait 3 200 km de long et, par son débit, est le sixième fleuve du monde. Sur 250 km le Mamoré matérialise la frontière avec la Bolivie. Il se prolonge ensuite par le Guaporé et sur 850 km jusqu’à l’extrémité orientale du diocèse (1 100 km : Pimenteiras) sert aussi de frontière avec la Bolivie. C’est par les routes BR 425 et BR 364 que Dom Geraldo, dans ses visites pastorales, rejoint la partie sud du diocèse. Pour tous les habitants de cette région, le fleuve demeure la seule voie de communication ; aussi, outre les transports fluviaux de l’administration, chaque communauté (Surpresa, Sagarana, Costa Marques…) possède sa propre lancha (embarcation).
La librairie Dom Rey
La librairie Dom Rey jouxtant, à droite, la Radio Educadora.
Ce qui surprend c’est le manque d’aménagement du port pour accéder aux bateaux et l’incertitude de l’horaire de départ jusqu’à l’embarquement… Quant au retour ! La comparaison avec la qualité et l’organisation des transports routiers laisse le sentiment d’un certain désintéressement pour les voies fluviales, sentiment conforté tout au long du fleuve laissé dans l’état. Une aberration. Naviguer sur le fleuve donne vraiment l’impression d’être en Amazonie, loin de la ville, loin des espaces consacrés à l’élevage extensif de la route de Porto-Velho à Guajará-Mirim. Certes l’étuve (32° et 80 % d’hygrométrie) et la fumée dans laquelle on baigne à Guajará en fin de saison sèche, soulignent le fait que l’on se situe dans les basses latitudes (10°46 sud) et que la forêt brûle. Mais le fleuve se présente comme une immense clairière entre deux murs continus de forêt secondarisée bordée d’essences à croissance rapide comme les cecropia (imbauba), les palmiers de diverses variétés, les ipées aux fleurs jaunes (tecoma conspicua) ou aux fleurs violettes (tecoma violacea). De nombreux oiseaux de petite taille aux couleurs vives, quelques têtes de jacarés sortant de l’eau, le ballet des dauphins roses, agrémentent le voyage extrêmement long (7 à 12 km par heure en moyenne) : la navigation est délicate sur ce fleuve non aménagé. L’encaissement de celui-ci disparaît au moment des hautes eaux qui envahissent les rives, pénétrant parfois à l’intérieur. Ici, pas de cultures de saison sèche sur les plates bandes de bas de berges comme c’est le cas en Afrique ou en Asie tropicale dans des conditions physiques semblables. L’écoulement du fleuve est très lent à cause de la platitude qui se traduit par une multitude de méandres avec tantôt l’érosion des versants, tantôt de jolies petites plages. Des baies protégées par des langues de sable ou des hauts fonds donnant naissance à des « beees » séparées du rivage par des bras d’eau pouvant s’amenuiser et disparaître aux basses eaux d’où des difficultés de navigation aggravées par la fumée qui oblige parfois les embarcations à s’arrêter. L’érosion peut être spectaculaire lorsque toute une masse d’altérites entraînant son couvert forestier, glisse vers le bas des versants laissant derrière elle une excavation en forme de niche d’arrachement. Les arbres emportés par le fleuve deviennent alors un danger pour la navigation. Les embarcations sont peu nombreuses, aussi sont-elles sollicitées depuis la côte bolivienne ou brésilienne au niveau de ces « beees » permettant d’accéder à la terre ferme et à des exploitations isolées dont on distingue parfois les roças (champs cultivés) ou des petites baies qui desservent des centres d’importance variable.

guaporé
Une vie de solitude

Un très grand nombre de communautés s’émiettent aussi dans la forêt, formées de petites fermes isolées que l’on rejoint au bout des « lignes », ainsi nommées parce qu’il s’agit de petites pistes rectilignes. C’est une vie de solitude seulement rompue par le rassemblement du dimanche pour l’ADAP (assemblée dominicale en absence de prêtres) dans la petite église construite en bois par la communauté avec les mêmes matériaux que ceux utilisés pour les habitations. Prêtre et religieuses de la paroisse qui animent les différentes pastorales (des enfants, des sans-­terre, de l’éducation, de la santé) les visitent, une dizaine de fois par an, seul lien social régulier et seul recours face aux injustices de toutes sortes. Les communautés les plus importantes ont des religieuses à demeure comme par exemple Sao Domingos do Guaporé où quatre Sœurs se sont implantées, dynamisant la vie religieuse et sociale de cette petite ville. À 250 km de Guajará-Mirim, le village de Surpresa (proche du village indien de Sagarana) forme la communauté la plus éloignée d’une paroisse. Les petites sœurs de l’Immaculée Conception en ont la charge ; elles visitent les tribus de la région en se déplaçant avec une moto de 25 ans d’âge ! Face au village dominé par la chapelle, le Mamoré reçoit sur sa rive droite le Guaporé, appelé Itunes en Bolivie, qui en cette fin du mois de septembre où les premières pluies viennent d’avoir lieu, charrie de grandes plaques jaunâtres de pollution chimique. C’est inquiétant pour l’avenir de ces fleuves, voies navigables exceptionnelles et réserve alimentaire indispensable pour les peuples riverains.

Des projets de routes

Il est à préciser que dans les prochaines années la route remplacera en partie le fleuve, avec d’une part la BR 421 (en construction) qui reliera Guajará-Mirim à Ariquemes et d’autre part celle prévue de Guajará à la BR 429 au centre du diocèse, qui réduira de plus de moitié le temps de trajet Guajará-Mirim - Costa Marques. Ce n’est pas un cas particulier : dans toute l’Amazonie les routes gagnent sur les fleuves. En conséquence la déforestation qui est, dit-on, de l’ordre de 30 %, va augmenter de manière significative bien que les zones protégées soient nombreuses : parc national des Pacaas Novos, réserve biologique du Guaporé et surtout les terres indigènes.

hôtel Pakaas Lodge
L’hôtel Pakaas Lodge, avec ses bungalows, se fond dans la forêt.
Le quartier missionnaire de Guajará-Mirim

Face à la sortie de la Prélature, à 50 m, la Radio Educadora demeure un outil indispensable pour Dom Geraldo dans sa double mission d’approfondissement de la Foi et de poursuite de l’engagement de l’Église dans la société. Son message dominical d’une demi-heure est attendu et écouté bien au-delà des limites du diocèse. La radio ajoute à sa mission d’information et de formation, une heure hebdomadaire destinée aux peuples indiens et animée par eux. La jouxtant et formant angle de rue, la librairie catholique Dom Rey, face à l’Igrejinha (la petite église de Notre Dame du Perpétuel Secours, centre liturgique des sœurs Bénédictines). L’église construite en 1935 par Dom Rey reste très chère au cœur des habitants de Guajará-Mirim qui souvent demandent à l’évêque d’y faire baptiser leurs enfants. La rue qui sépare église et librairie longe une école publique dont le mur d’enceinte a été décoré par des peintures naïves illustrant la vie de Dom Rey et des symboles chrétiens. Si on précise que le CIMI se trouve à proximité, on constate qu’un quartier missionnaire s’est formé autour de la Prélazia dans le bairo centro.

Une petite ville sans maraîchage

Guajará-Mirim, au plan en damier, aux constructions horizontales disposant généralement de cours, semblables en cela à toutes les petites villes des pays tropicaux, surprend par l’absence de cultures maraîchères existant en Afrique ou en Asie tropicale. Il n’y a pas ou peu de maraîchers dans le municipio, mis à part un Japonais et quelques Boliviens ; et la surprise est à son comble quand on fréquente le marché : chaque semaine un camion (arrivé de Sao Paulo à 3 500 km de là !) vient décharger légumes et fruits, alors que l’implantation de jardins potagers ne pose pas de problème : ceux de la Mission et du centre Despertar sont là pour le prouver !

Un seul monument

La ville est très étendue, aérée par la faible densité du bâti, toutefois sans place aménagée, à la différence de Guayaramerim qui a subi l’influence espagnole. Guajará-Mirim possède un seul monument, la cathédrale Nossa Senhora do Seringueiro, construite par Dom Rey et inaugurée le 8 décembre 1971. De style franciscain, elle possède un clocher de deux tours quadrangulaires encadrant la façade et, à l’intérieur une très large nef met en valeur le chœur ainsi que la représentation de Notre Dame du Seringueiro, toute de simplicité et de piété.

Une ville sans favelas

Par sa démographie, Guajará-Mirim, dixième municipio sur les 52 de l’État du Rondônia (42 080 habitants en 2006, bien plus avec les 3 000 ou 4 000 Boliviens non enregistrés) a progressé de 4 000 habitants depuis l’an 2000 et s’urbanise très rapidement. 73 % en 1980, 86 % en 1998 et 93 % en 2007 : la majeure partie du municipio de 25 214 km2 est pratiquement inhabitée avec une densité brute de 1,67 hab. par km2. Guajará-Mirim a passé de 5 quartiers en 1980 à 16 actuellement, tout en évitant la formation de favelas (fait exceptionnel dans une ville amazonienne) et ce, grâce à l’intervention de la prelazia. Ainsi, sur les rives du fleuve d’abord, où les inondations rendaient précaires toute construction, le diocèse acheta 72 parcelles, créant le quartier Triangulo. Ensuite ce fut le tour du Jardim das Esmeralda, à la limite orientale de la ville. Réalisée sous la pression de centaines de migrants qui désiraient s’installer à l’orée de l’agglomération sur des terres vides que s’étaient appropriés des latifundiaires, l’intervention de la Mission fut décisive. Le quartier Prospero, a bénéficié lui aussi de son aide. Le problème majeur demeure le développement du marché du travail, les activités économiques étant limitées. Certains songent à l’éco-tourisme ; ainsi a été construit le Pakaas-Lodge à une demi-heure du centre-ville, au confluent de la rivière Pakaas Novos et du Mamoré… un hôtel de charme de 28 bungalows qui se fond entièrement dans la forêt. Courageusement le propriétaire a pris un pari sur l’avenir.

Le Pères Viana et Dom Geraldo
L’Association Vida Nova (au centre, debout : le Pères Viana et Dom Geraldo).
Peu d’enfants désœuvrés

La fonction et la situation de Guajará-Mirim, port sur le Mamoré qui matérialise la frontière avec la Bolivie, favorisent le développement de tous types de commerces plus ou moins licites avec la ville jumelle de Guayaramerim. Le commerce de la drogue est un des problèmes majeurs, la présence de trois prisons une des conséquences. Beaucoup de jeunes parmi les prisonniers sont victimes de l’environnement ; la pastorale des prisonniers porte réconfort et espérance. C’est la raison première de la création du Centre Despertar qui a diminué de manière drastique le nombre des enfants de la rue, école de toutes les dérives. La comparaison avec Guayaramerim qui ne bénéficie pas des mêmes infrastructures est probante. Ce centre de réinsertion et de formation permet l’épanouissement de tous les enfants, en particulier ceux issus des familles les plus défavorisées, tout en leur donnant la possibilité d’acquérir un métier, à la différence des 88 établissements scolaires de la ville.

L’empreinte de la Mission

Au fur et à mesure que des besoins ont apparu, la Mission créa de nouvelles structures. Ce fut le Bom Pastor en 1972, pendant longtemps seul hôpital, aujourd’hui rejoint par l’hôpital régional et une clinique. Par la suite la Maison des Anciens, première « maison de retraite » de la ville. Aujourd’hui Vida Nova, association créée par la Mission avec le soutien de Caritas Brésil, organise l’exploitation des ordures de la décharge publique, et regroupe 28 familles. Dans un premier temps s’est créée une coopérative de vente des produits triés lesquels, à plus long terme, seront valorisés par leur transformation. L’action sociale de la Mission, si présente, est sous-tendue par la foi qui anime tous ses acteurs et qui se matérialise par églises et chapelles quadrillant le municipio ; celui-ci se divise à Guajará en deux paroisses, la paroisse de Notre Dame du Seringueiro (la cathédrale), avec 12 communautés, et Notre Dame Aparecida avec 13 communautés.

bateau du gouvernement
Une fois par mois le bateau du gouvernement prend des passagers à Guajara, remonte le fleuve jusqu’à Pimenteiras, puis, un peu plus tard fait le trajet en sens inverse.
Les Indiens

Les terres du diocèse de Guajará-Mirim étaient occupées à l’origine par les Oro Wari. Dom Rey, en 1932, évalua leur nombre à une trentaine de mille, reliquat d’une population décimée par tous ceux qui désiraient leur territoire et par « le choc bactérien » des maladies véhiculées par les Blancs, destruction qui aurait abouti à la disparition du peuple sans l’intervention de la Mission. En 1962 celle-ci créa le village de Sagarana où furent regroupés tous les Indiens atteints par les maladies importées, qui une fois guéris demandèrent de rester. Le CIMI aussi défend les droits des Indiens et concentre son action sur la médecine de proximité par la formation de deux assistants médicaux encadrés par ses agents qui fournissent les médicaments et transportent, si nécessaire, les malades au Bom Pastor. Le résultat en est le renouveau démographique : à peine 3 000 en 1980, ils dépassent 5 000 actuellement, y compris le millier qui vivrait en ville. Ils sont répartis sur dix terres indigènes, six dans le municipio de Guajará-Mirim dont Sagarana, à la limite orientale. Il est à noter un événement historique : le 21 septembre 2007 eut lieu à Guajará-Mirim, la première remise du diplôme d’enseignant à 60 professeurs Oro Wari, officialisant, en quelque sorte, l’intégration des Indiens dans la Nation.

Omniprésente dans les cœurs

Trop souvent sacrifiés ou oubliés, les Indiens sont aujourd’hui mieux protégés ; on s’intéresse à leur langue, à leur culture. Désormais l’alphabétisation se fait en langue Oro Wari ; l’histoire, la civilisation de leur peuple, leur sont transmis grâce, entre  autres, aux travaux de recherche effectués par Dom Roberto durant ses années de retraite à Sagarana. Il ne fit jamais de prosélytisme car, comme l’a écrit Dom Geraldo « de vraies valeurs religieuses sont présentes dans toutes les cultures ». Il est le symbole de l’action de la Mission auprès des Indiens visant à soigner, à éduquer, à former, à réinsérer, pour faire des exclus d’hier les acteurs de leur devenir !

Oui, la Mission est bien omniprésente mais elle l’est encore plus dans les cœurs des pauvres. Ils savent que leur fardeau sera toujours allégé par l’écoute et l’aide des missionnaires, des prêtres, des religieuses, des religieux, des laïcs et des donateurs. Riches de la grâce de Dieu aussi, ceux-ci font rayonner l’espérance dans tout ce diocèse, au cœur de l’Amazonie.

 
< Précédent   Suivant >
© Lettre d’Amazonie – 1 rue du Pont de Lodi – 75006 Paris – Tous droits réservés – Création : Caractère B.