Le voyage de ma vie Version imprimable Suggérer par mail
Estelle Huntzinger   
31-08-2011
Déjà toute petite, pour utiliser sa propre expression, Estelle Huntzinger, la nièce et filleule de Mady avait entendu parler de l’Amazonie et de la Mission. Les objets ramenés par sa tante au retour de ses voyages, les diapositives et photos largement commentées pendant ses cours au Collège avaient fait rêver Estelle. Un jour elle vint à Lettre d’Amazonie, donner un coup de main pour dépouiller le courrier. Alors son désir grandit de connaître la Mission et les œuvres pour lesquelles les donateurs se montraient si généreux. Et il y a 2 ans, au retour de sa tante, elle annonça : « l’an prochain, je voudrais venir avec toi ! » Ce qui s’est réalisé ! Voici tout simplement livré, son récit.
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Mady et Estelle
Nous venions de quitter les intempéries, la neige, le froid, et là, dès le sortir de l’aéroport à Porto Velho, des gens en short et débardeur, assis à même le sol pour téléphoner, ou bavarder. Bien qu’ayant souvent entendu parler de déforestation, le nombre de troncs calcinés dans les champs le long de la route, m’a surprise ; j’ai été étonnée par la variété des palmiers partout près des zones marécageuses, les immenses troupeaux de vaches efflanquées, les sortes de portiques marquant l’entrée des grandes propriétés, les maisons au toit alternativement en tôle, en paille, en tuile.

À Guajará

Au diocèse, un accueil chaleureux, comme si je faisais partie de la famille. Père Gérard, père Jean, Gigli, Ivanete, Elenir, Cleonice, Lucia, Régis. Émerveillée par le jardin et les fleurs. Réveillée à pas d’heure par le coq, les poules, la chienne qui aboie, et le soleil (il n’y a pas de volets aux fenêtres) le matin ! En ville, beaucoup de motos, de chiens errants ; de nombreuses pistes en terre rouge. Pas de feux de signalisation, des trottoirs jamais plats, toujours gondolés ou crevassés. Beaucoup de petits bars, peu d’hôtels. Les gens calmes ; chacun prêt à rendre service avec le sourire. Un jour, comme on prenait un manguier en photo, un conducteur, pensant que nous voulions cueillir des mangues, descendit de sa camionnette, prit une perche pas loin, et secoua les branches de l’arbre pour faire tomber les fruits ! Au marché, les odeurs sont différentes de chez nous. Des Boliviennes avec une longue natte dans le dos, proposent d’énormes pommes de terre, de l’ail, des épices dans de petits sachets en plastique (clous de girofles, cannelle en bâton, poudre de piment). Par terre, beaucoup de gadgets et jouets pour enfants : poupées Barbie, Pères Noël articulés ; et aussi des transistors

La simplicité de l’habitat

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Plaidoyer pour un transistor
J’ai eu l’occasion de voir de près une maison semblable à certaines qui bordent la route. Celle-ci avait des murs en bois décorés de posters des différents candidats aux élections. L’intérieur était sombre à cause du plafond très bas. Pas de meubles, juste des étagères en bois et une gazinière, pas toute neuve. Dans la cour, des tas d’arbres fruitiers (manguiers, goyaves, citronniers) des caféiers, un nombre invraisemblable de poules, une dizaine de chats, et en plein milieu deux grands fours en brique pour cuire les poteries que la propriétaire des lieux fait elle-même pour les vendre. L’habitation bordée par les rails de l’ancienne voie ferrée se trouve à proximité du fleuve, éloignée du village. La dame nous montra un petit poste de radio qui ne marchait plus : son seul moyen d’avoir des informations avec l’extérieur. Le Père Gérard promit de voir ce qu’il pouvait faire. Le lendemain le poste était réparé et rendu à sa propriétaire (à 30 km de Guajará) !

Le Despertar

Très grand, sur un large terrain. Pedro, le directeur, aime son travail et prend le temps de tout faire visiter. Chaque section a sa propre salle de cours et son atelier. Celui d’électricité se compose de box individuels simulant la configuration électrique d’une maison avec schémas électriques, interrupteurs, lampe. Il y a des filles aux ateliers bois, mécanique et cimenterie. On a vu les motos payées par Lettre d’Amazonie.

La prison des hommes

Lors de la visite avec la pastorale de la prison (des bénévoles qui font des visites aux détenus) nous avons été accueillis par le directeur et des gardiens armés de fusils à pompe : ce qui m’a beaucoup impressionnée. À l’entrée on nous a offert un petit café dans des tasses minuscules ; puis nous avons été conduits devant un portail cadenassé aux barreaux rouillés. Une fois la porte ouverte on nous a d’abord fait un peu attendre, le temps que les prisonniers se regroupent au « bain de soleil » : espace à ciel ouvert, grillagé. Deux détenus sont restés enfermés et c’est le père Gérard qui est allé les voir dans leur cellule. Il m’en a montré une : toute petite, (ils y sont regroupés par 10), des matelas à même le sol cimenté, pas de couverture, pas d’air, pas de fenêtre, juste un vieux et petit ventilateur ; des sanitaires minuscules qu’ils ont carrelés eux-mêmes. Le père Gérard a dit qu’avant c’était pire. Ça n’a rien à voir avec les prisons françaises (documentaire). La réalité dépasse la fiction. Dans le 1er bain de soleil, il y avait beaucoup d’hommes tatoués. Un garçon particulièrement jeune, au visage d’ange, en a pris pour 20 ans : « de la drogue et bien plus grave » a-t-il dit au père Gérard sans plus d’explications… Après la petite célébration, il leur a été servi un goûter avec du coca, de l’orangina et de la brioche. À la fin, Mady s'est attardée, a pris une photo, sans se rendre compte qu’on se trouvait toutes seules avec les prisonniers. Ce sont eux qui nous ont fait remarquer que personne de l’équipe n’était plus là. Devant l’air légèrement paniqué de ma tante, ils ont tous éclaté de rire ! Elle leur a quand même souhaité Joyeux Noël, et, on a filé ! Dans le 2e bain de soleil, le père Gérard a été accueilli par un chant sur l’amitié. Il a dit que c’était la 1re fois que ça lui arrivait. Pendant tout le temps passé là, un gardien veillait, du toit, son fusil à pompe, braqué. J’ai été marquée par la dureté du regard de certains, ce qui a fait que j’étais moins à l’aise que dans l’autre bain de soleil… Eux aussi ont reçu une collation. Avant de partir, le père Gérard a eu des billets, sans doute des requêtes (matelas, autorisations). À Mady, l’un a demandé un chapelet.

La prison des femmes

Très aérée par rapport à celle des hommes, à cause d’une grande cour devant les cellules. Très peu de gardiens hommes armés ; les gardiennes plutôt fluettes ; les détenues sont sorties des cellules pour se regrouper sous une sorte de préau. Elles étaient pour la plupart bien habillées, maquillées. Dans leurs yeux, aucune agressivité. La célébration fut chaleureuse. Un bébé de quelques mois né en prison a été amené d’une cellule et posé sur une table entre les statues de Marie et Joseph. Une des détenues nommée Johana voulait absolument me parler en portugais et croyait que j’étais espagnole… Et moi, ne sachant pas parler portugais, et encore moins espagnol, essayais de me faire comprendre en français, ce qui n’était pas facile.

La maison des Anciens

Si les personnes âgées n’ont pas les même conditions matérielles de vie que chez nous (lits, mobilier…), il y a davantage de chaleur humaine du personnel encadrant qui s’occupe d’elles comme de membres de leur famille. Elles n’ont pas l’air triste, et semblent apaisées.

Noël

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Arara
Je ne me le représentais pas comme ça. Par cette chaleur, la déco avec les guirlandes, les sapins, les bonnets de Père Noël, faisait surréaliste ! Tout était calme, pas de course à la surconsommation alimentaire, pas d’échange de cadeaux. Lors de la messe de minuit, j’ai eu l’occasion de découvrir la Cathédrale : belle avec ses nombreux tableaux en bois sculpté, l’autel d’une seule pièce en bois aussi. Incroyable ! Tous les textes de la messe étaient projetés par ordinateur sur écran géant, de sorte que les fidèles pouvaient prier et chanter en même temps que les célébrants. Le jour de Noël : repas au jardin. 40 convives avec les religieuses et les prêtres. Malgré la température élevée, il faisait bon à l’ombre des grands arbres, dans un léger vent qui soufflait.

En Bolivie

Des petits bateaux à moteur permettent de traverser le Mamoré pour aller en Bolivie, à Guayaramerim. Le fleuve est immense, bordé de forêt partout. Dans les eaux boueuses, des rochers provoquent des rapides ; on comprend que les grands bateaux ne peuvent pas passer. À l’arrivée au port, tout de suite un restaurant-bar et des boutiques de souvenirs ; de côté, à de petites tables, des changeurs d’argent… Des tas de motos, de scooters aux conducteurs sans casque. Ici, pas de taxis, mais des motos taxis. Dès qu’on quitte le centre, la route est en terre, creusée de trous profonds. À la sortie de la ville, un restaurant au bord d’un plan d’eau. De grands arbres, des plantes aux feuilles énormes, des héliconias partout ; des perroquets, des perruches vertes, des araras, des toucans. Petit aperçu de ce que devait être la forêt dense avant.

La forêt

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C'est ça, l'Amazonie !
J’ai eu la chance de pouvoir l’approcher. Pas étonnée : je me représentais bien ainsi la végétation, les arbres aux différentes écorces, les fleurs. Par contre j’ai été sidérée par la taille d’un énorme crapaud-bœuf dans un trou d’eau dont la couleur se confondait avec un rocher. Découverte des termitières plus grosses les unes que les autres dont une sur un tronc. Ce fut un peu l’aventure : marcher dans des trous d’eau, sur des racines, avoir des branches qui cisaillaient le cuir chevelu ; entendre les bruits de la forêt : le bourdonnement d’essaims d’abeilles, des sifflements d’oiseaux étranges, sans parler de la ronde des moustiques autour de nous ! À ma grande déception, nous n’avons pu plonger au cœur de la grande Forêt : il manquait un guide ; le fouillis d’arbres est tellement inextricable qu’on se serait perdus. C’est mon seul regret. Mais ce voyage a été celui de ma vie. Je ne l’oublierai jamais. Il m’a beaucoup appris : l’essentiel n’est pas dans les choses matérielles, le confort ou les techniques, mais dans le cœur et le partage.
 
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