En dehors du temps, le village du Lage Version imprimable Suggérer par mail
05-08-2017
De même que Sagarana, Ricardo Franco, Baia da Onças, le Lage fait partie des réserves indiennes où dom Benedito se rend régulièrement afin de rencontrer les différentes communautés, et faire le point avec leurs leaders. Aujourd’hui nous parlerons du Lage. Des articles suivront plus tard sur d’autres villages.
Une famille du Lage.
Une famille du Lage.
Cette réserve doit son nom au Rio Lage qui se jette dans le Mamoré. On y accède par la route, puis un chemin de terre tracé à travers des pâturages qui vont jusqu’à la forêt. Une autorisation spéciale est nécessaire pour y pénétrer, à moins d’être accompagné par un membre du Cimi (conseil indigéniste indien). Le village peuplé de 370 indiens, (70 familles) possède deux écoles et un poste de santé, vit de pêche, de chasse, et des cultures de manioc, bananes plantain (à frire), pastèques. À notre arrivée la moitié des habitants était partie à la récolte de la châtaigne (la châtaigne du Para, aussi appelée en France noix du Brésil) qui dure de décembre à février. La vente de ces fruits leur permet d’acheter riz, haricots rouges, huile, sucre et produits de base. Les femmes accompagnent les hommes à la cueillette, et comme eux, reviennent avec des paniers lourdement chargés. Il n’existe quasi plus d’artisanat chez ce peuple. Le responsable du village venu à notre rencontre, nous accueille sous « le chapeau de paille », puis nous conduit vers l’infirmerie où une jeune femme est en train de trier des médicaments.

Le poste de santé

Un sol bien balayé, où aucune mauvaise herbe n’a été laissée, donne accès à une grande pièce au sol cimenté, bien ventilée par des fenêtres clouées de moustiquaires. Cynthia, 33 ans, vient tous les 15 jours au village et la nuit campe dans une tente à l’intérieur du poste de santé à côté de la salle de consultation, et ce depuis qu’elle a trouvé un énorme serpent dans la douche. Elle joint le geste à la parole « tss, tss »… La jeune femme suit les habitants grâce à une fiche sur laquelle sont notés les différentes vaccinations faites et les soins prodigués lors des maladies. Les plus répandues étant la malaria, la grippe et la tuberculose. La diarrhée sévit aussi. De grands posters tapissent les murs représentant différents types d’araignées, de reptiles dont le serpent crapaud avec ses poches de venin. Des légendes détaillées illustrent chacune des photos et donnent les indications à suivre en cas de piqûres et morsures. On trouve non loin de là un puits profond de 65 m dont l’eau est régulièrement analysée.

Rencontre émouvante

Par Gilles de Catheu, je savais qu’un indien que j’avais connu à Sagarana du temps de Jean François et Eida Bénavent (le premier couple « blanc » venu vivre avec les indiens du village), était installé ici depuis de nombreuses années.
J’avais donc demandé à le rencontrer. Nous sommes allés au bord du Rio Lage qui coupe le village en deux, et là, celui qui nous guidait mit ses mains en porte-voix et se mit à appeler « Be-neeee, Be-neeee ». Tout à coup une pirogue se détacha de la rive d’en face, avec à son bord un petit homme ramant à l’aide d’une pagaie en bois…
Vision hors du temps où les minutes s’égrènent lentement… dans le silence juste troublé par le clapotis de l’eau.
Au fur à mesure que Bene se rapprochait de nous, nous découvrions un homme torse nu, tout en muscles et rides, le visage buriné par les ans et le soleil. Je me présentai, lui disant que j’étais venue plusieurs années de suite à Sagarana, déjà du temps de Jean François et Eida.
– ah oui… Comment vont-ils ?
– et les filles ?
Et là, lui, encore sur l’eau, nous sur la rive, nous bavardâmes comme de vieux amis qui échangent des nouvelles après une longue absence. Le temps s’était comme arrêté, pendant que non loin de là, des enfants jouaient paisiblement dans l’eau avec un filet de pêche…

Bene.
Bene.
Bene et Pium

Bene est né dans la forêt, il y a 64 ans, à l’époque où les indiens fuyaient l’attaque des Blancs. Sa famille s’installa ensuite à Sagarana.
À 12 ans il fut promis à une petite fille Pium qui venait de naître, et à qui selon la tradition, il coupa le cordon ombilical et donna le premier bain en présence des parents.
À 14 ans il quitta sa famille pour habiter, toujours selon la tradition, la maison des célibataires masculins. À eux, la chasse, la pêche, les travaux des champs. Le gibier et le poisson étaient amenés aux futures belles-familles qui en contrepartie fournissaient le repas cuisiné.

Séparés

La famille de la jeune fille quitta bientôt le village et alla s’installer au Lage avec Pium dont elle eut sept enfants. Son mari décéda d’une hépatite.
Bene lui, se mit avec une jeune fille de Sagarana et ils eurent cinq enfants. Sa femme mourut des séquelles de la tuberculose. La plus jeune de leurs enfants avait alors deux ans.
Il se trouva que Pium et Bene, à des lieux de distance, furent veufs quasi en même temps.

Réunis

Et, c’est à Guajará, par le plus grand des hasards, qu’ils se retrouvèrent. Ils décidèrent alors de vivre ensemble au Lage.
Pourquoi avoir préféré le Lage à Sagarana ? Ils sont plus proches de la ville et de l’hôpital : de Sagarana à Guajará il faut compter au moins un jour de voyage sur le fleuve si tout va bien ; du Lage on rejoint Guajará par la route en deux heures à peine. La configuration du village, isolé malgré tout de la « civilisation », sans en être coupé, leur permet de concilier modernisme et traditions dans une harmonie qui laisse rêveur…
 
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