Le journal de Dom Rey

Pendant 40 ans Dom Rey tint un journal dont nous publierons des extraits ici. À partir de 1929 et jusqu’en 1975, Dom Rey tint fidèlement un journal de bord. Toute une épopée y est évoquée, qui retrace, avec une rare précision, la vie d’un homme passionné par son Dieu et par ses frères, dans cette « terre inachevée », cette Amazonie du vingtième siècle, hostile et séduisante, devenue, pleinement, sa  terre d’élection ! Ce journal, qui décrit les détails les plus menus de sa vie de missionnaire, est une source inépuisable d’informations et de renseignements sur l’Église du Brésil de cette époque, sur les débuts de notre Mission dans l’État du Rondônia, la ville de Guajará-Mirim et la vallée du Guaporé…




Dom François-Xavier Rey

Le jeune Père François-Xavier Rey
Le jeune Père François-Xavier Rey partant au Brésil en 1930.
...une figure de légende

Bâtisseur d'écoles et d'églises,éleveur de cathédrale,ouvrier et pédagogue,médecin et prêtre ,tout à la fois  doux et coléreux, ne craignant rien ni personne,d'une trempe hors du commun,
ce fils  de modestes agriculteurs du sud de la France,par sa foi inébranlable,  sa forte personnalité et par ses impressionnantes réalisations,  fit dire à Daniel Rops de l'Académie Française, qu'il était "un des plus beaux témoignages que l'on puisse donner de la charité du Christ. »

 Il  mena à bien toutes ses entreprises et  assuma victorieusement la défense des opprimés qui recoururent à lui.
Prêtres et religieuses qui vécurent à ses côtés, souffrirent certes du caractère de leur fougueux Prélat,mais la plupart pardonnèrent tout devant sa grandeur d’âme, sa délicatesse infinie, son dévouement sans limite
La sérénité, le sens de l'humour, la délicate attention aux jeunes vocations et aux tout-petits furent les caractéristiques de sa longue fin de vie.
« Devenir meilleur en vieillissant, comme le bon vin avait-il griffonné sur un petit bout de papier, ajoutant avec humour : mais échapper au danger de tourner au vinaigre. »
Le bon vin ne s’aigrit pas car toutes les énergies que Monseigneur Rey dépensa en vivant et en luttant sans fuir la dure réalité de son époque, il les concentra dans la recherche passionnée de Celui qui l’avait « séduit » au plus fort de sa jeunesse et qu’il ne cessa jamais d’aimer.
 
Le témoignage de Monseigneur Gérard Verdier
Une aventure unique
Quelle énergie n´a-t-il pas fallu à Monseigneur François-Xavier Rey pour tenir quotidiennement son journal de bord ; pour rédiger à la main et à l´encre, d´une écriture fine et régulière, dans des conditions souvent impossibles, avec des moments d’immense fatigue et de crises de paludisme imprévisibles, ces lignes de vie et de passion ? Et cela pendant plus de 40 ans.
Dans ce texte, on respire une foi en Dieu indéfectible qui en a impressionné plus d’un ; un désir ardent d´accomplir Sa volonté ; une fidélité scrupuleuse au service de la Mission qui lui fut confiée par l’Église, à 29 ans, « une des plus difficiles du monde » selon le Pape Pie XI !
Et l’on découvre, jour après jour, cette passion pour Dieu et pour son peuple, celui des pauvres, Indiens et Seringueiros du Guaporé ; celui des malades, soignés avec une incroyable compétence malgré le seul bagage d’une formation accélérée de missionnaire-infirmier… Aventure unique d’un petit paysan tarnais, choisi par Dieu pour devenir un digne émule de son patron, le grand missionnaire Saint François Xavier !

Un début de Mission pas facile
En filigrane, on lit aussi dans ce journal, le sacrifice de ses premiers compagnons du Tiers Ordre Régulier Franciscain. Car les débuts de la Mission furent particulièrement éprouvants, par les distances, l’éloignement et les maladies endémiques. Ne citons seulement que les trois premiers missionnaires : le Père François-Marie Hérail, qui ne résista pas aux conditions de vie trop dures et dut quitter Dom Rey moins d’un an après leur arrivée à Guajará-Mirim ; le Frère Théophile Arcambal, d’un dévouement extrême, victime d’innombrables crises de paludisme qui attaquèrent son système nerveux et l’humble Père Paul-Marie Cabrol, qui avec un courage et une persévérance exemplaires, tient seul le siège de la Mission pendant les longues absences de Dom Rey.
Arrivées un peu plus tard, les sœurs de Notre-Dame du Calvaire, précieuses collaboratrices, payèrent elles aussi un lourd tribut avec la mort en trois jours de leur consœur  brésilienne de 26 ans, Maria Agostinho, succombant à une hépatite fulminante.

Un Prélat au tempérament fougueux
Tous eurent également à souffrir du caractère de leur fougueux Prélat aux colères subites, mais qui reprenait rapidement sa maîtrise de lui-même. Non sans avoir provoqué des blessures. Certains eurent du mal à oublier. Mais la plupart pardonnèrent tout devant sa grandeur d’âme et sa délicatesse infinie, son dévouement sans limite auprès d’un frère malade, et face à ce témoignage de vie totalement donnée.
 
27 août 1930 – Le Kergelen – Le départ
Le soir même, de notre arrivée à Bordeaux, visite du Kerguelen en rade depuis trois jours. C’est avec lui que nous voyagerons. Il est de dimension rassurante, et d’une puissance de 1 000 CV ; sa bonne réputation est unanimement reconnue sur le quai.
Un jeune marin est mis à notre disposition afin que nous puissions faire plus ample connaissance avec le paquebot. Nous pouvons ainsi en explorer tous les coins et recoins. Cabines, cuisines, salles à manger, salons, caves, offices, salles de bain s’échelonnent sur plusieurs étages, séparés par des couloirs longitudinaux et transversaux, avec tout le confort moderne et d'une propreté méticuleuse. La première impression est bonne. Il ne reste plus qu’à prendre possession des lieux qui nous sont attribués et à nous installer comme chez nous pour une durée de trois semaines au moins. A 17 heures c’est fait.
À 19 heures, la passerelle est levée, on n’attend plus que la marée montante. Et à 19 h 30 précises, aidée par un remorqueur, la petite ville flottante s’ébranle sur les eaux troubles de la Garonne, accompagnée de saluts et d’adieux interminables. Bien des larmes coulent ! les larmes de marins… un époux embrassant son épouse et son petit avant d’affronter les vicissitudes de la traversée. Rien de plus touchant. Pour la deuxième fois, j’ai le sentiment encore plus vif de la séparation. Des amis sont là. En eux se concentrent nos familles, tous nos amis, nos bienfaiteurs. Les rêves deviennent réalité et je salue une dernière fois, jusqu’à ce que la distance nous ait dérobés aux regards les uns des autres, tous ceux que j’aime. Pour plusieurs d’entre nous une vie nouvelle commence.

À bord

À table, nous nous retrouvons en l’agréable compagnie de Portugais de nationalité française qui viennent de faire un tour de France et regagnent Lisbonne, pleins d’admiration pour leur patrie ancestrale. La conversation va bon train. Nous écoutons attentivement, cherchant à saisir à la volée quelques bribes d’une langue encore ignorée et qui cependant, d’ici peu, doit être la nôtre. Mais malgré toute notre bonne volonté et malgré tout le zèle pédagogique de 2 jeunes de 10 et 12 ans qui ont pris au sérieux de nous initier aux mystères de leur langue, il faut souvent recourir à la traduction littérale. C’est ainsi que le frère Cassien, voyant son compagnon d’en face s’éponger à tout instant, apprend ce soir-là que suar, (prononcé souar) veut dire : suer, et répète à plaisir : Muito bem frei Salvador. Esta suado !
À la fin du repas déjà nous ne formons plus qu’une même famille. D’un de ces jeunes Portugais distingués, bien élevés, on apprend qu’il a une tante Mère Abbesse des Clarisses de Nantes, d’un autre, qu’il est pupille de la nation, orphelin, son papa commandant d’un bateau français, étant décédé.

Sur l’Océan, le long de la côte espagnole

Après le dîner, dehors sur le pont, vue magnifique. Dans la nuit, vers l’ouest, la lune en croissant éclaire de sa lumière rouge pâle, le sommet arrondi toujours plus sombre et toujours plus lointain des côtes qui bordent l’estuaire de la Gironde. Encore de ci delà, quelques bouées lumineuses perdues en mer pour indiquer la route à suivre… Au loin, en plein Océan, sur un rocher dont les flancs sont sans cesse battus par les flots, le phare de Corobouran. Nuit chaude mais réconfortante, faisant oublier les fatigues occasionnées par les préparatifs du départ.
 
28 août 1930 – Bilbao – Golfe de Gascogne
À 5 h 00 on a passé Bilbao important port et centre industriel au Nord de l’Espagne.
Les marins lavent les ponts à grandes eaux. Il est décidé que notre réveil ne sonnerait pas avant 7 heures. C'est à peine si le bateau commence à se réveiller de sa torpeur. Après une toilette sommaire, célébration de la sainte messe dans une salle gracieusement mise à notre disposition à cet effet. Presque pas de passagers sur le pont. Même par temps calme, la vie à bord est fatigante et la position allongée est encore la plus reposante. Aussi tout le monde en profite et c’est la grande occupation de jour comme de nuit. Après la messe et l’action de grâces, petit déjeuner. Après quoi, chacun se livre à ses petites occupations. Pour notre part, le saint office, les prières, le compte rendu du voyage, l’étude du portugais suffisent largement à occuper nos moments libres. Notre bateau fait du 30 à l’heure.
À midi, il en est à son 170 mille, au nord de Saint Sébastien, à 45° de latitude et 27°10 de longitude. De temps à autre, on croise quelques gros bateaux. Vers 16 h 00, nous en voyons deux, avec les longues vues, à quelques milles plus au Nord qui semblent gagner les États-Unis tandis que le Kerguelen vire vers le Sud, cap sur Vigo.
Vers 18 h 00, mer agitée. Quelques moutons, soulevés par des vagues de fond, viennent accélérer le tangage. Au dîner, liquides et sauces semblent danser dans leurs récipients, laissant imaginer ce qui va pouvoir se passer dans les estomacs et amenant une pointe d’angoisse sur la physionomie des frères Cassien et Xavier qui demandent, grâce à quelques comprimés de « ballaforme » ; le frère Cassien, souhaitant de ne pas y passer le 1er et le frère Xavier de ne pas y passer du tout, si possible ! Le TRP et le frère Salvador, ces deux loups de mer, ne titubent pas le moins du monde.
 Des nuages et de la pluie annoncent une nuit plus fraîche et plus réparatrice que les précédentes. Elle n’en sera que plus favorable au repos.
 
29 août 1930 – Roulis, tangage
Notre réveil est bercé par un mélange de roulis et de tangage. Brouillards épais. Le bateau, par précaution, gagne le large pour éviter le « caillou » selon l’expression même du commandant au TRP. Les habitués de l’équipage nous déclarent sans hésiter qu’ils préfèrent tous les orages aux brouillards. Toutes les 2 ou 3 minutes, un strident coup de sifflet lance à tous les échos de l’infini sa note rauque et lugubre afin de prévenir toute fâcheuse rencontre.
Vers les 8 h 00, un paquebot, rentrant en France, nous croise au plus près. Après le petit déjeuner, le TRP pousse une petite visite au commandant. Celui-ci, escorté de deux jeunes officiers, scrute sans répit l’horizon, restreint par la brume épaisse. Bien que soucieux et tout continuant son guet, il reste très aimable et s’intéresse à notre Mission, à notre congrégation, à nos besoins. Suite à notre demande, il paraît même très heureux de nous laisser célébrer la messe « cum publico », l’une ici en 3e classe, et une autre en 1re et 2e. Cela ne vous étonnera pas quand nous nous aurons appris qu’il est Breton.
À11h00, le roulis succède au tangage. Nous contournons le cap Finisterre.
Passage obligé pour tous les navires voulant rallier l'Amérique du Sud le cap Finisterre est une véritable borne entre deux régimes climatiques mais aussi entre deux systèmes maritimes
À midi, le temps se ragaillardit. Les brouillards se dissipent et laissent entrevoir d’un côté, les côtes d’Espagne et de l’autre, en haute mer, des navires de toutes couleurs qui font le va et vient. Un bateau de pêche rentre à son port d’attache ; un cargo que nous dépassons s’éloigne de nous en direction des Antilles. 9°.30 N de longitude – 43°06 de latitude. Depuis hier midi, nous avons franchi 278 milles. Plus que 67 nous séparent de Vigo.
À 2 heures, voilier près de la côte. A 2 h 30, quatre vapeurs : 2 petits venant à notre rencontre en perpendiculaire et 2 grands au large.
Pour la première fois, mer d’huile. Quelques mouettes décrivent autour de nous des cercles gracieux et frôlent de leurs ailes blanches ces eaux bleues, profondes et mystérieuses, qui sont à la fois leur vie et leur tombeau. Leur présence annonce des rivages hospitaliers. Des enfants jouent aux dominos. Le soleil a dissipé les derniers nuages. A peine si un lointain brouillard empêche de contempler les replis de la côte qui se dessine à quelques kilomètres de nous en chaînons ondulés, véritables donjons avancés qui protègent la péninsule ibérique de l’invasion des flots.
À 4 heures, le vapeur file à toute allure. 
Plus aucun brouillard. La côte entourée çà et là d’agglomérations mauresques blanches, se dessine nettement sous un ciel bleu, baigné de lumière.

Nous approchons de Vigo.

Vigo située au bord de l’Océan Atlantique, est une ville de la province de Pontevedra en Galice (Espagne). Elle occupe le premier rang des ports de pêche européens.

Un phare cramponné aux flancs d’un promontoire plus élevé que les autres, se profile à l’horizon. Des montagnes de plus en plus basses, majoritairement dominées par des pins, se laissent couler vers la mer. Les mouettes, en vagues de plus en plus compactes, décrivent autour de nous des circonvolutions capricieuses. Elles balancent leurs ailes gris-blanc, tantôt frôlant le mât du bateau, tantôt rejoignant les airs, pour se poser enfin tels des hydravions à la surface des eaux où elles balancent au gré des vents et des flots comme de petites bouées perdues en mer.
À 17 h 30, entrée dans la rade qui s’anime à notre arrivée. En effet, remorqueurs, canots à moteurs, barques de pêcheurs foncent sur nous à toute vitesse ; les uns chargés de passagers, les autres de marchandises, d’autres enfin de primeurs à vendre. La douane, la poste, la santé sont là tout aussitôt. Vers 20 h 30, tout redevient calme.
La sirène retentit annonçant l’heure de notre départ. C’est alors que commence pour le passager une vision inoubliable. A ses pieds, Vigo avec ses maisons blanches, ses terres plongeant dans l’océan, s’échelonnant ensuite d’étage en étage à travers la verdure des oliviers et des pins sauvages, sur les hauteurs avoisinantes
 Vigo, avec ses mille et une lumières qui s’allument les unes après les autres et se détachent bientôt sur un fond obscur en donnant, à mesure que le bateau s’éloigne, l’illusion de toute une pléiade d’étoiles qui scintillent au firmament… Vers l’Ouest, la lune se lève et trace d’une lumière blafarde une diagonale argentée partant du bateau pour se perdre jusqu’à à l’infini. Cette vision peu à peu s’évanouit pour faire place aux rêves. C’est le moment où les ponts se vident et où chacun se retire dans sa cabine. 
Nous retardons notre montre d’une heure. Nuit froide et sombre avec des brouillards après minuit sur la côte du Portugal.
 
30 août 1930 – Longeant le Portugal
Difficultés de pilotage pour aborder au port de Porto, Leixões.

Il est le principal port desservant la ville de Porto et le nord du Portugal. Il s'agit d'un port artificiel car empêché par un banc de sable d’être de par nature en eau profonde. A la fin du 20e siècle, les installations portuaires ont été modernisées pour fournir des grands porte-conteneurs et des portiques de parc de nouveaux équipements, y compris des grues lourdes, capables de traiter les Panamax conteneurs pour les bateaux étroits passant le canal de Suez.
Le port de Leixões, est formé par deux courbes jetées à 5.240 pieds (1 597 m) et 3.756 pieds (1 145 m) de long. Le port d'origine de quai achevé en 1890 a été ensuite agrandi au début des années 1930 puis en 1970. Il fut longtemps associée à l'exportation du célèbre vin de Porto. Deuxième port de commerce du Portugal, c'est également un important port de pêche à la sardine.

Il faut se frayer passage parmi bon nombre d’autres navires qui manœuvrent en mer. Tous les signaux sont mis en œuvre : cloche, sirène pour éviter toute collision fatale.
À 6 h 30, on jette l’ancre au milieu du port où il nous faut passer la journée à cause de nouveaux chargements. Nous célébrons la messe dans notre cabine, servis tous deux par le frère Salvador. Après quoi, on assiste du pont au même spectacle qu’à Vigo avec une animation encore plus intense peut-être : celle de la vie d’un port de pêche qui s’éveille. De longues grues, hautement perchées sur leurs pieds en rotation, sont mises en branle ; de nombreux bateaux de pêche qui abordent sont aussitôt envahis par quantité de marchands venus de la ville acheter les prise de la nuit. Tout cela se fait en un clin d’œil. La place tout à l’heure noire de monde a tôt fait de se vider. De gros camions chargent la marchandise tandis que barques et bateaux rejoignent le large, ou s’affairent au lavage des filets remettant tout en état pour recommencer la nuit suivante. 
Et je songe naturellement à la scène émouvante qui se déroula sur la mer de Galilée : des apôtres, dans une barque, à l’aviron, à la rame, au filet ; Jésus passant sur le bord du lac, hanté par le souci de la vie des âmes, leur capture pour l’Éternité bienheureuse et lançant à ceux qu’Il avait choisis cet appel irrésistible : -. « Laissez là tous vos filets, venez après moi, et je vous ferai pêcheurs d’hommes ! »
Compagnons de voyage charmants. A Leixões, les nautoniers nous accostent pour nous demander des médailles et des rosaires pour leurs femmes et leurs enfants. On a acheté pour 10 f une pleine corbeille de fruits : pommes, poires et raisins

De Leixões à Lisbonne.

Le bateau lève l’ancre à 6 h 30. Nuit embrouillardée. Chant des sirènes et des cloches.
À 8 h 00, messe du TRP en 1re et 2e et frère Xavier en 3e. Bonne et pieuse assistance mais peu de membres d’équipage. A 9h1/4, entrée dans le Tage, entre la Tour de Boagio, d’un côté et le port de Saint Julien de la Barre où l’on détient les prisonniers politiques, de l’autre. Pour la première fois on peut contempler tout à son aise de fortes vagues écumeuses qui se forment, s’avancent en rangées de bataille et se suivent à intervalles réguliers pour venir ensuite se briser contre les rochers.

Lisbonne

Lisbonne est un site qui pour sa situation stratégique exceptionnelle, attira les Phéniciens il y a 3 000 ans. La ville fut ensuite envahie par les Grecs, les Romains, les Wisigoth, les Maures…

Lisbonne s’étale aux pieds de la « Cintra » dont les ondulations s’en viennent expirer progressivement vers la mer. Nos passagers de nationalité portugaise, les frères de Raymond et le petit Manuel Guardel vont descendre. A cause des brouillards, stationnement forcé à 2 km de Lisbonne.

À 11 heures on aborde au quai. Sur la rive gauche du Tage, chaîne de bastions qui surplombent la mer et sont séparés entre eux par un profond couloir qui va s’élargissant aux abords de la mer pour faire place à quelques agglomérations d’une blancheur orientale. Sur la rive droite battue par les flots, la Tour de Bélem qui commémore le départ de Vasco de Gama à la découvert des Indes. 
Et puis c’est Lisbonne, assise sur sept collines d’où elle domine une immense rade qui va s’élargissant en un vaste cirque. Après la Tour de Bélem l’église Saint Jérôme. Construite au XVème siècle dans un mélange romano-byzantin-arabe, elle est un monument d’une originalité rare, célèbre par les tombeaux de la famille royale qu’elle renferme et par une toute petite chapelle dédiée au Christ portant la croix et richement décorée par le 1er or que les colons Portugais rapportèrent de Diamantino (Brésil). Et voilà sur une colline, le palais royal de l’Ajuda actuellement dévolu au ministère des affaires étrangères. Un immense et boueux cimetière flanqué d’un bosquet surmonte la seconde. L’église de l’Étoile caractérisée par son dôme byzantin couronne la 3e.
Lisbonne donne ainsi l’impression d’une vaste agglomération d’un bleu-rouge éclatant qui monte de la mer et va se groupant par séries sur des crêtes ondulées dont l’ensemble forme une cordillère.
 
1 septembre 1930 – Départ de Lisbonne à 5h30
Frère Cassien malade reste au lit jusqu’à midi. Mer houleuse. Roulis très sensible. Distance parcourue depuis Lisbonne :  240 milles. Nous venons de passer près du détroit de Gibraltar.

Situé au sud de l'Espagne, il est le seul passage maritime entre la mer Méditerranée et l'Océan Atlantique et fait partie des eaux internationales. Dans l'Antiquité on l’appela « les colonnes d'Hercule ».

Nous voilà à mi-chemin entre Lisbonne et les îles Madère à l'ouest du Maroc.
 
2 septembre 1930 – Dans les eaux africaines
Temps couvert. Pas de houle. Quelques moutons de ci de là. Nous entrons dans les eaux africaines et de nuit, côtoyons les îles Canaries (au niveau du Sahara Occidental). À présent le bateau file à toute allure vers Dakar. Notre vie à bord : celle de rentiers petits bourgeois. Lever 7 heures. Lecture, causerie, jeux (cartes, dominos, échecs) occupent les moments laissés libres par la prière et les repas d’ailleurs assez nombreux. De temps en temps, sur le pont, des notes de piano ; quelques groupes joyeux y vont d’un tour de danse. Parfois des séances de cinéma viennent égayer nos soirées. Ainsi, le premier soir, nous avons eu l’illusion pendant 2 heures d’assister à la bataille de Verdun, à la retraite de la Marne et à la contre-offensive des troupes françaises. De la sorte, sur ce gros transatlantique, la comédie humaine continue à se jouer. Véritable pastiche des réalités continentales, il peut finir, peut-être, par donner aux citoyens de la mer l’illusion de la réalité mais ne parvient guère à servir ceux qui, se trouvant au milieu des flots, ont leur cœur attaché par les deux bouts à la terre qu’ils ont quittée et à celle qu’ils vont rejoindre.
 
3 septembre 1930 – Temps orageux vers le soir
Film sur Verdun à 21 heures. Mais une tornade en suspend tout le charme. La toile vole en lambeaux et les chaises pliantes grimpent le long du mât. Le pont a été déblayé. L’atmosphère se rafraîchit. À minuit nous entrons en zone tropicale. Chaleur étouffante.
 
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