Ceux du Rio Ouro Preto
05-08-2017
Ce récit ouvre une série d’articles à paraître sur le problème de la santé dans le Rondônia et plus particulièrement dans la région de Guajará-Mirim. Jean Xavier Boué, un des premiers coopérants français arrivé à la Mission en tant que médecin à l’hôpital Bon Pasteur, travaille aujourd’hui à son compte et raconte ici sa visite, l’an dernier, à des communautés riveraines isolées.
Plages de sable sur le Rio.
Plages de sable sur le Rio.
Depuis longtemps mon épouse et moi-même avions le désir d’organiser une expédition sur le rio Ouro Preto, affluent du Rio Pacaas Novas. En effet il existe là des communautés dénuées de tout recours, accessibles seulement par voie fluviale. Mais impossible de s’y rendre sans remplir certaines conditions. D’abord, on ne peut pénétrer sur ces terres sans autorisation, car elles font partie d’une Réserve Fédérale. Ensuite il faut être introduit par quelqu’un connaissant les riverains, puis trouver à emporter les médicaments de base : antalgiques, anti-inflammatoires, antibiotiques. Les solutions se présentèrent en la personne de Joacaias (un de mes patients, investi dans le travail social et connaissant bien les communautés du rio), et un visiteur médical, Lucas, du laboratoire Eurofarma, qui avec ses collègues, réussit à collecter un maximum d’échantillons gratuits. Commença alors une belle collaboration pour mener à bien notre projet. Joacaias s’occupa de prévenir les gens par la radio qu’un médecin allait remonter la rivière pour faire des consultations, et il fit les démarches afin d’obtenir les autorisations nécessaires pour entrer dans la réserve.

Des riverains isolés.
Des riverains isolés.
Un voyage inoubliable

Nous sommes partis le matin de bonne heure par la piste qui mène au rio après avoir averti Lorenzo qui vit dans la réserve, afin qu’il nous cherche à l’entrée de la baie de Pompeu. Il arriva avec un peu de retard dans sa petite barque à moteur. Nous essuyons un friagem (coup de froid formé par des masses d’air venues des Andes qui font descendre la température rapidement). Mais nous nous laissons envoûter par la beauté des paysages. La forêt majestueuse descend des collines jusqu’à se baigner dans la rivière sinueuse. Parfois, il faut descendre de la barque pour la pousser tellement le niveau des eaux est bas. De temps à autre une petite île au milieu du rio, une plage de sable avec des empreintes de tortues, quelques crocodiles, nous rappellent que nous sommes en Amazonie. Des oiseaux de toutes les couleurs laissent leur sillage dans le ciel bien chargé. Émerveillement garanti à chaque instant. C’est simplement somptueux. La forêt est complètement préservée. Ici pas de brûlis ni de destruction massive comme on peut en voir le long de la route Porto Velho-Guajará.

Visites et consultations

Vendredi

Après quelques heures de navigation nous arrivons en vue de la première habitation. L’accueil y est chaleureux. Nous commençons les consultations ; il y a là deux personnes âgées dont l’une est diabétique et l’autre souffre d’hypertension artérielle. Autour d’un café, elles racontent les anecdotes de la vie qui meublent leur quotidien. Il faut bien sûr écouter leurs histoires, elles qui voient passer si peu de monde.
Puis nous repartons pour continuer à remonter la rivière. Nous arrivons chez Joao en train de faire cuire la farine de manioc dans un grand four artisanal chauffé par des bûches de bois. Il vit de la culture du manioc et de fruits. Joao n’a pas besoin de soins. Après avoir discuté quelques instants avec lui nous repartons.
Quelques kilomètres plus loin nous arrivons dans une communauté où il y a des enfants malades. La petite Sofia souffre d’une infection intestinale provoquée par une nourriture non adaptée. Nous prenons du temps pour expliquer à la maman comment nourrir correctement un bébé avec l’alimentation disponible.
Puis il faut traiter la diarrhée pour éviter une déshydratation souvent motif d’hospitalisation chez les bébés.

Le docteur Jean Xavier Boué en consultation.
Le docteur Jean Xavier Boué en consultation.
Samedi

En fin d’après-midi nous arrivons à notre port d’attache Sapeza, où les consultations sont prévues le lendemain. Nous déchargeons notre matériel et commençons à remonter vers l’école, accueillis par l’institutrice qui nous reçoit avec effusion. Une fois que nous avons dressé notre tente pour y passer la nuit, elle et son mari nous invitent à partager le dîner, une délicieuse soupe de poissons pêchés par les hommes peu avant. Il faut se réchauffer : le friagem augmente d’intensité avec la nuit.

Dimanche

Après un petit-déjeuner toujours copieux au Brésil, nous commençons les consultations sur place. Parmi les patients, des gens qui ont fait deux jours de bateau pour venir. En effet le niveau bas des eaux rend la descente de la rivière difficile. Beaucoup d’enfants ont contracté le paludisme avec les douleurs et la fatigue qui s’ensuivent. Dans une communauté un peu plus haut sur la rivière, tous les habitants ont été touchés par la malaria. Laura est enceinte de 6 mois. Avec les difficultés d’accès à la ville, elle n’a fait aucune échographie ni aucun examen prénatal. Jorge est âgé et comme beaucoup de personnes qui ont longtemps travaillé dans les champs sous le soleil et la chaleur, il souffre de fortes douleurs articulaires. Nous voyons aussi Fabio, 10 ans et son frère aîné 12 ans, qui doivent aller pêcher le soir pour rapporter du poisson à la famille. Pour cela il leur faut traverser des étendues de forêt avec tous les pièges que cela comporte la nuit, puis pêcher dans de petites barques en bois avec le risque d’attaque de crocodiles et d’anacondas, sans oublier les pires dangers de la forêt : les moustiques et autres insectes.
L’institutrice nous dira que la municipalité n’envoie pas la merenda escolar : une collation donnée aux enfants scolarisés, et qui est souvent le seul repas complet qu’ils prennent dans la journée. Alors, elle doit faire avec les moyens du bord afin qu’ils aient de quoi se nourrir avant de rentrer chez eux. Nous repartons en fin d’après-midi toujours sous le vent du friagem, mais heureux d’avoir mis un grain de sable sur une immense plage de besoins. Nous nous promettons de revenir bientôt les revoir tous, surtout les enfants. Comment pourrions-nous oublier l’hospitalité de ceux qui n'ont rien et offrent tout avec de si grands sourires, véritables cadeaux ? Merci à eux. Un grand merci aussi à Joacaias, Lorenzo, au laboratoire Eurofarma.